Remise en état d'un ancien camp du Goulag

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Par Anatoli Koroliov, commentateur politique de RIA Novosti

Des travaux de réparation ont été effectués dans un ancien camp de détenus politiques situé non loin de la bourgade de Tchoussovaïa, dans l'Oural (nord de la Russie). La toiture des baraques a été refaite, les enceintes et les miradors ont été repeints. Ensuite le camp a été fermé pour l'hiver, probablement parce que l'on ne s'attend plus à la venue de touristes avant le printemps prochain.

L'ancien camp Perm-36 - aujourd'hui musée dans les environs du petit village perdu de Koutchino - est un des phénomènes psychologiques les plus mystérieux de la Russie contemporaine. Pour quelle raison a-t-on conservé les barbelés, les cellules, les baraques, les cachots, les tenues de bagnard frappées de leur matricule et les lugubres inscriptions sur les murs? Pourquoi n'a-t-on pas rasé tout ce qui était resté de l'ancien camp VS 389/36, le dernier en Russie à avoir été habité par des dissidents?

Il avait été aménagé au mois de juillet 1972 sur la base d'un camp ordinaire de droits communs, après que la peur se fut emparée des membres du Bureau politique du Parti communiste de l'URSS après les événements du printemps de Prague 1968. A l'époque, la quasi totalité des détenus politiques du pays avaient été transférés dans l'Oural pour les soumettre aux méthodes de réclusion les plus raffinées. On y recensait trois gardiens par interné. Les cellules étaient fermées vingt-quatre heures sur vingt-quatre. La courette pour la promenade de deux mètres carrés ne pouvait accueillir que trois personnes. Qui plus est, ses parois étaient revêtues de tôle électrifiée et surmontée d'un grillage électrifié lui aussi. Toute personne physiquement faible était vouée à une mort lente.

A tout cela il fallait ajouter la sous-alimentation. Le premier colis de cinq kilogrammes ne pouvait être reçu qu'une fois la première moitié de la peine purgée. Ordinairement, cette peine n'était pas inférieure à 10 ans.

Parmi les détenus les plus connus il y avait Sergueï Kovaliov, ancien député à la Douma, et l'écrivain Léonide Borodine, rédacteur en chef de la revue littéraire Moskva, qui sont aujourd'hui des militants des droits de l'homme très actifs.

Ce camp, il exista 15 ans, jusqu'au mois de décembre 1987, quand la glasnost gorbatchévienne abolit la notion de "dissidence". Après sa fermeture, Perm-36 fut abandonné aux paysans de l'endroit qui venaient y prélever quelques planches et fenêtres pour retaper l'izba et confectionner une serre.

Cependant, la pensée nationale russe ne saurait exister sans une réverbération des malheurs et quelques années après les anciens détenus intégrés au nouveau pouvoir ont tiré la sonnette d'alarme, préoccupés qu'ils étaient de voir "leur" milieu carcéral disparaître. Le succès de leurs efforts est à vrai dire étonnant. Au plus fort du chaos national, dans le contexte du défaut de paiement public et de la ruine massive des gens, les autorités locales, Moscou et plusieurs fondations étrangères versèrent de l'argent pour la restauration du camp.

Aujourd'hui le camp est pratiquement entièrement restauré. Son nom complet est Musée mémorial de l'histoire des répressions politiques et du totalitarisme Perm-36. On y trouve une petite équipe de muséographes et de guides. Mais les touristes sont assez rares il est vrai. Ordinairement ce sont des curieux venus de pays d'Europe, des journalistes, parfois des diplomates, comme l'ambassadeur des Etats-Unis en Russie, Alexander Vershbow.

L'automne dernier les employés de Perm-36 ont amené à Moscou une exposition reproduisant minutieusement ce qu'avait été l'enfer d'alors. Lors de son inauguration au musée Sakharov, le militant des droits de l'homme, Sergueï Kovaliov, a coupé le ruban rouge donnant accès à la courette de promenade reconstituée. Il a eu suffisamment d'humour pour dire qu'il ne savait pas en quelle qualité il se trouvait ici: en tant qu'individu ou pièce de musée.

La renaissance de ce camp et la conservation des objets de violence attestent que la Russie éprouve une puissante attraction à l'égard de la souffrance, dont le mystère se cache dans la mentalité nationale où le prix de toute blessure nationale a toujours été inestimable.

Par exemple, on n'imagine pas les Français réinstaller une guillotine place de la Concorde pour commémorer la terreur de la Grande Révolution française.

La situation est différente en Russie où le crucifiement du Christ a toujours été plus important que son Ascension ou son Entrée à Jérusalem. Si l'on compare le christianisme au corps du Christ, alors la place mystique de la Russie sera là où saigne la blessure faite dans sa hanche par une lance.

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