L'Union européenne freine des quatre fers l'adhésion de la Russie à l'Organisation mondiale du commerce (OMC), la chose est admise au niveau politique le plus élevé. Prenant la parole le 2 décembre devant un parterre d'industriels de Russie et de pays de l'UE réunis au Kremlin, Vladimir Poutine a déclaré qu'au cours des négociations sur l'adhésion, qui formellement ont débuté il y a plus de six ans, la Russie s'était "continuellement heurtée à des exigences rigoureuses injustifiées et qui pratiquement bloquent l'entrée de la Russie à l'OMC".
Pour ce qui est de l'adhésion de la Russie à l'Organisation mondiale du commerce, les pourparlers avec l'UE posent effectivement un problème. Toutes ces dernières années les Européens de l'Ouest n'ont jamais cessé d'exiger de la Russie qu'elle relève les prix intérieurs du gaz naturel jusqu'au "niveau mondial". Après cela la porte de l'OMC sera grande ouverte devant la Russie, prétendent les négociateurs européens. Toutes les autres questions litigieuses, comme le montant des subventions publiques à l'agriculture russe ou encore l'accès des compagnies d'assurances étrangères au marché russe, sont compliquées, certes, mais plus simples à trancher que le fameux "noeud gordien" du gaz.
Force est d'admettre que les Européens ont raison sur un point: en Russie le prix du gaz est effectivement très bas, peut-être le plus bas au monde. Ce qui s'explique aisément: un tiers des réserves mondiales de gaz naturel se trouve en Russie.
En Russie il y a beaucoup de gaz, plus que partout ailleurs. Et il est utilisé pas seulement par 50 millions de ménagères russes. Le gaz naturel sert aussi à la fabrication de l'électricité qui fait tourner l'industrie russe. Environ un tiers, voire plus du produit intérieur brut est obtenu à partir du gaz naturel bon marché. Dans une certaine mesure, on peut dire que le gaz est le nerf énergétique de l'industrie russe, le principal atout concurrentiel de la Russie dans l'économie mondiale.
Aux yeux de l'OMC, cette chose est contraire aux principes du marché et pour cette raison elle estime ne pas pouvoir déroger à ses règlements ad hoc. Or, il est indéniable que tout pays tire parti de ses avantages concurrentiels, qu'il parvient à fabriquer des produits meilleur marché que d'autres et que c'est la raison pour laquelle le commerce mondial est possible. Il est peu probable que la Russie puisse un jour produire du maïs meilleur marché que les Etats-Unis, des oranges à même de défier les fruits cultivés au Maroc. Elle ne pourra jamais mettre sur le marché du cognac VSOP puisqu'il est le monopole in perpetuum de la province française homonyme. Pour quelle raison donc les Européens, conduits dans l'affaire "gazière" par l'Allemagne qui n'est pas la dernière, tant s'en faut, à faire jouer ses avantages concurrentiels, ne veulent-ils pas admettre les particularités de marché de la Russie en tant que premier producteur de gaz au monde?
Les Européens, en la personne du commissaire européen Pascal Lamy, par exemple, prétendent que le prix du gaz en Russie ne couvre pas les frais de production. En Russie le gaz est vendu meilleur marché qu'il ne coûte en réalité, disent-ils. Et ces pertes inévitables, le monopoleur russe Gazprom les compense en vendant le gaz en Europe trois fois plus cher que sur le marché intérieur. Selon les négociateurs européens, ce n'est pas là une politique de marché et elle ne correspond pas aux règlements de l'OMC. D'où leur position que le président Vladimir Poutine a comparée il y a deux mois à la politique du couteau sous la gorge: "si vous n'alignez pas les prix du gaz sur les prix mondiaux, vous n'entrerez pas à l'OMC".
Cependant, il y a dans cette position une certaine imprécision que les Européens font semblant de ne pas remarquer. C'est que les fameux prix mondiaux du gaz, ils n'existent nulle part. Car le gaz, il n'est pas coté en bourse comme le pétrole dont le prix peut être fixé en fonction du niveau "mondial", et encore avec d'importantes fluctuations selon les sortes. Le gaz ne se négocie pas sur les marchés, ce produit ne peut pas être empoché ni pompé dans un wagon-citerne ou un tanker. Le gaz coule dans un tube qui l'achemine d'un gisement concret jusqu'à une chaufferie concrète où il sera brûlé. C'est la raison pour laquelle son prix est fixé dans le cadre d'un contrat passé entre le vendeur et l'acheteur. Par conséquent, si les Russes se vendent leur gaz trois fois moins cher qu'à leurs partenaires européens, c'est leur affaire personnelle et le marché n'y est pour rien ici.
Malheureusement, cet argument est peu convaincant aux yeux des Européens. "En payant le gaz trois fois plus cher que vos consommateurs intérieurs, c'est une subvention que nous leur accordons, le gaz bon marché qu'ils brûlent, c'est nous qui le payons. C'est là une chose inadmissible sur un marché véritable". C'est sur cette eurosentence que s'achèvent généralement les pourparlers entre la Russie et ses partenaires européens.
Effectivement, il est difficile d'aller plus loin. Mais alors, la Russie devrait écouter les Européens à cheval sur les principes et tripler le prix du gaz naturel sur le marché intérieur et couler de cette façon sa propre industrie? La Russie n'acceptera pas, cela va sans dire.
A quoi va-t-on aboutir? L'OMC va continuer de vivre sans la Russie et vice versa? Et la coopération économique russo-européenne, le projet de création d'une zone de libre échange, les dizaines de mémorandums sur ce thème, signés au cours d'innombrables sommets? Tout cela partirait en fumée?
Non, cela ne se produira probablement pas. C'est un fait, la Russie ne placera pas sa réforme énergétique sous contrôle international. C'est évident depuis longtemps, le 2 décembre cela a été annoncé par le vice-ministre de l'Economie, Maxime Medvedkov, chef des négociateurs russes à l'OMC. La Russie ne mettra jamais fin au dialogue économique avec l'UE, c'est aussi évident. Pour ceux qui auraient des doutes là-dessus, le président russe, Vladimir Poutine, l'a déclaré lui-même le 2 décembre. La coopération se poursuivra dans le secteur énergétique et le commerce (l'UE est le principal partenaire commercial de la Russie) ainsi que dans d'autres domaines prioritaires comme les transports, la science, l'enseignement, l'écologie, les télécommunications.
C'est vrai aussi que la Russie va aussi envisager un relèvement du prix du gaz. Un programme gouvernemental existe, il prévoit une augmentation annuelle du prix du gaz de vingt pour cent non pas parce que les Européens l'exigent, mais pour financer le développement des technologies génératrices d'économies d'énergie dans l'industrie nationale et aussi pour accroître la consommation des combustibles alternatifs comme le charbon, par exemple.
Finalement, le problème finira par être réglé. Mais de toute façon, il faudra attendre un an, peut-être deux, voire plus.