L'affaire Youkos: un "accident de parcours" pour le business russe?

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par Marina Chakina, RIA-Novosti

Annoncée au mois de juin dernier, la fusion des deux géants pétroliers russes Youkos et Sibneft a été suspendue. Les représentants des deux compagnies prétendent qu'aucune motivation politique n'a pesé sur la décision des actionnaires. A ce qu'on dit, ces derniers n'ont pas réussi à se mettre d'accord sur le nom du futur patron de la structure unifiée.

Toutefois, certains spécialistes donnent une autre interprétation de la chose. "Les actionnaires de Sibneft sont placés devant un choix: ils ont obtenu 3 milliards en espèces et 26 pour cent des actions de la compagnie unifiée dont les perspectives sont incertaines consécutivement à ce qui s'est passé avec Youkos. Si quelqu'un a décidé d'abandonner le business, alors mieux vaut trouver un autre acheteur qui paiera en cash. Pour Andreï Vavilov, ancien homme d'affaires, aujourd'hui membre du Conseil de la Fédération (chambre haute du parlement russe), les actionnaires de Sibneft ont trouvé un autre schéma de vente de leurs actifs. Aujourd'hui quasiment plus personne en Russie ne doute que le propriétaire de Sibneft, l'oligarque Roman Abramovitch qui vient d'acheter le club de football Chelsea, liquide ses actifs en Russie et transfère ses capitaux à l'étranger.

Toutefois, une autre version est largement reprise dans la presse: le patron de Sibneft voudrait profiter de la situation difficile dans laquelle Youkos se trouve pour mettre le grappin sur la compagnie unifiée. On a appris que la veille de l'annonce de la suspension de la fusion avec Youkos l'oligarque s'était entretenu avec le président Poutine. Les journalistes supposent que le tribunal qui jugera prochainement Mikhaïl Khodorkovski confisquera les actions saisies de Youkos au profit de l'Etat et que finalement avec la médiation de Roman Abramovitch le géant pétrolier sera nationalisé, après quoi il fusionnera avec d'autres compagnies publiques sous la nouvelle enseigne Gosneft (Pétrole d'Etat). L'avenir dira si ces suppositions sont exactes. Il faut seulement relever que Roman Abramovitch avait déjà rendu un service identique à l'Etat au moins une fois. Il y a trois ans, c'est lui qui avait racheté pour l'Etat le paquet d'actions de la grande chaîne de télévision ORT (Télévision publique russe) qui à l'époque appartenait à Boris Bérézovski, un autre oligarque russe aujourd'hui émigré politique en Grande-Bretagne.

La veille des législatives du 7 décembre l'affaire Youkos et l'incarcération de Mikhaïl Khodorkovski n'occupent aucune place dans la rhétorique électorale des partis. L'opinion est dans sa majorité hostile à la riche compagnie et à son opulent propriétaire. Tout indique que le monde des affaires n'a pas l'intention d'entreprendre des démarches politiques en vue d'aider le collègue. Andreï Vavilov est de ceux qui n'ont jamais levé le petit doigt pour prendre la défense de Youkos, bien au contraire. "Du point de vue commercial, les projets de Khodorkovski concernant la construction de pipelines en Chine et à Mourmansk sont farfelus. Si j'étais actionnaire de Youkos, j'interdirais que l'on investisse un seul kopeck dans cette entreprise", dit Andreï Vavilov. Selon celui-ci, les infractions imputées à Youkos - fraude fiscale, accaparement de biens par tromperie - sont très réelles. Cette compagnie n'est pas aussi transparente que ses propriétaires ne le prétendent", ajoute-t-il.

Tenu au mois de novembre, le Congrès de l'Union russe des industriels et des entrepreneurs a montré que le monde des affaires souhaitait entretenir de bons rapports avec le pouvoir jouissant de popularité. Les délégués ont applaudi l'arrivé du président Poutine et lui ont réservé une véritable ovation quand il a pris congé d'eux. C'est que dans son intervention le chef de l'Etat a laissé entendre que le gouvernement pouvait régler en leur faveur une importante question préoccupant les producteurs. Les entreprises n'auront pas à acheter le terrain sur lequel elles sont implantées. Cela aurait été injuste, a déclaré le président. Selon diverses estimations, les industriels économiseront ainsi de 30 à 100 millions de dollars.

Ce que la société russe n'arrive pas encore à bien anticiper, c'est l'attitude que le pouvoir va avoir à l'égard du business. Ici trois hypothèses prédominent. Après en avoir fini avec Youkos, le pouvoir poursuivra son offensive contre les autres grandes sociétés: TNK (Compagnie pétrolière de Tioumène), Sibneft, Lukoïl, etc. Au contraire, le pouvoir tire un trait sur le passé mais désormais le business en Russie respecte les règles du jeu, se conforme à la loi et met fin à la fraude fiscale. Il est aussi possible que le sort malheureux de Youkos et de Khodorkovski tombe dans l'oubli et que rien ne change dans les habitudes du grand business et dans ses rapports avec le pouvoir.

La seconde hypothèse est la plus plausible. En tout cas, le Kremlin et les représentants des milieux politiques et d'affaires proches de lui s'emploient à rassurer l'opinion en affirmant que les choses n'iraient pas au-delà de l'attaque lancée contre Youkos. Le président Poutine a assuré haut et fort les intéressés que les résultats de la privatisation ne seraient pas reconsidérés. Quant aux experts interrogés par les journalistes, ils choisissent une autre forme pour renseigner l'opinion sur les intentions du pouvoir qu'ils semblent connaître: "ce qui est arrivé à Youkos est un simple accident de parcours pour le business russe", disent-ils.

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