Des faucons au-dessus du Kremlin

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par Anatoli Korolev, RIA-Novosti

De nouveaux renforts pour la garde du Kremlin : trois jeunes faucons, ces jours-ci encore en "formation", sont venus relever les deux derniers rapaces de la génération précédente, Tchita et Sim, disparus il n'y a pas longtemps à l'âge très avancé de sept ans.

... Le Kremlin attire non seulement les regards des nombreux touristes ou la foudre en été, mais aussi, du moins à une époque récente, les corbeaux. Fatigués par le rythme infernal du centre ville, les oiseaux croyaient pouvoir reprendre haleine dans les branches touffues du jardin Taïnitski, à l'ombre de la muraille de l'ancienne forteresse, ou croasser à volonté sur le toit du Grand-Palais... Et il en fut ainsi avant 1980. A l'époque, en prévision des Jeux olympiques, la couche d'or recouvrant les coupoles des cathédrales du Kremlin a été rénovée. Peu après on a remarqué que les corbeaux qui adorent tout ce qui brille prenaient les coupoles pour des montagnes et s'offraient de belles parties de glissade! S'asseyant au sommet des coupoles, ils dégringolaient en roulant à l'aide de leurs ailes et écorchaient par la même occasion le revêtement d'or avec leurs griffes.

Les militaires qui assumaient la protection du Kremlin ont tout essayé pour disperser ces volées de voyous, enclenchant des sirènes, tendant des pièges, attirant les corbeaux avec des aliments empoisonnés. En vain. C'était oublier que le corbeau est un des oiseaux les plus intelligents qui sait même compter. La dernière goutte qui a fait déborder le vase était bien une "goutte" tombée, disons, du ciel, sur la veste d'une haute personnalité étrangère. C'est après cet incident diplomatique que la décision a été prise d'organiser au Kremlin un "service de fauconnerie", autrement dit, une "unité chargée de la protection biologique du territoire et de la réglementation naturelle de la population de corbeaux". Malgré sa lourdeur administrative, cette citation reflétait bien le sens de la mesure projetée à l'époque.

Quelques officiers et sergents du groupe ornithologique du Régiment du Kremlin ont suivi des cours de dressage de faucons. Deux grandes volières ont été installées dans le Jardin Taïnitski. Les premiers gerfauts et crécerelles y ont été bientôt installés. Ces rapaces sont les plus agressifs des falconidés.

C'est ainsi que quelques oiseaux de proie se sont mis à protéger le ciel du Kremlin.

D'ordinaire, ces faucons proviennent des douanes aéroportuaires : les contrebandiers n'abandonnent leurs tentatives d'exporter ces rapaces vers l'Orient arabe où le prestige de la chasse au faucon est traditionnellement élevé. Dans ces pays, ils coûtent les yeux de la tête. Un cheikh peut débourser sans sourciller entre 10 000, voire 150 000 dollars pour un faucon capturé dans les steppes du Kazakhstan, le prix d'une belle voiture occidentale.

Le faucon est un chasseur né. Décollant du gantelet de son maître, le rapace se lance en plein milieu de la volée. Le corbeau saisi n'a aucune chance de se sauver. Mais il arrive que, dans l'emballement de la chasse, le faucon s'écrase contre l'asphalte ou s'éloigne du Kremlin et ne trouve pas le chemin du retour. Il vole ensuite vers ses steppes natales.

Parfois, les Moscovites apportent des faucons trouvés sur leurs balcons au Bureau de l'intendant du Kremlin. Le rapace apprivoisé n'a pas peur des gens. Les oiseaux portent, fixés sur leurs pattes, des anneaux avec les numéros de téléphone du Bureau.

C'est la chasse et non pas la faim qui peut tuer le faucon. Il n'a pas faim, ce rapace du Kremlin. Et il ne mangera jamais de corbeau sentant l'essence. L'oiseau se rend bien compte de sa mission. Serrant le corbeau, il fend sa tête avec son bec, avant de s'en détourner avec mépris. Il retourne toujours sur le poing de son maître.

Au Kremlin, les faucons vivent dans des volières spacieuses. Ils ont leur propre chef, un médecin vétérinaire, de l'eau de source et du poulet tous les jours. En service, le faucon est porté sur le poing de son maître revêtu d'un gantelet, un chaperon sur la tête pour l'empêcher de voir sa victime trop tôt. Les fauconniers ont une tenue spéciale et les vestes de pilote, en cuir épais, en sont un élément obligatoire. Seule cette veste peut résister à la serre du rapace lorsque le faucon, revenant de chasse, s'installe sur l'épaule de son maître.

Et les corbeaux ?

Ils sont trop intelligents et trop prudents pour ne rien savoir des faucons. Il suffit d'un vol de gerfaut pour que les corbeaux soient pris de panique. Ils commencent à contourner de loin le Kremlin et ses cathédrales brillent de leur or fraîchement collé depuis 1980.

On ignore comment cette peur a pu être communiquée à d'autres oiseaux, mais les pigeons préfèrent eux aussi ne plus voler au-dessus des coupoles. Seuls les moineaux sautent sur les trottoirs du Kremlin en quête d'une portion de miettes de pain offerte par des touristes.

Les faucons morts sont enterrés dans le Jardin Taïnitski, à quelques secondes de vol du Mausolée de Lénine. ...Les rapaces, en volant au-dessus du Kremlin, ne le prennent-ils pas pour une tente de nomades dans les steppes kazakhes?..

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