La capacité étonnante des diplomates de faire des scandales en douceur et en respectant les règles de la politesse a donné l'impression que la 11e réunion du Conseil des ministres des Affaires étrangères des pays membres de l'OSCE à Maastricht a été, pour les non-initiés, un succès. En effet, ses participants ont adopté un document magnifique: la Stratégie de lutte de l'OSCE contre les menaces à la sécurité et à la stabilité au 21e siècle. Le document cite les grandes priorités en matière de sécurité et définit avec précision le caractère des menaces et des risques au 21e siècle, etc. Il ne reste qu'à respecter ce document pour que l'Europe n'ait pas de problèmes.
Mais, pour l'instant, les problèmes ne manquent pas. Les deux jours de réunion à Maastricht ont été probablement les plus critiques de toute l'histoire de cette organisation, parce que la session ministérielle a mis en évidence le dilemme suivant: ou bien l'OSCE change son style et ses approches, ou bien elle se transformera définitivement en "salon où l'on cause".
La diplomatie russe a toujours manifesté une certaine tendresse à l'égard de l'OSCE, en voyant dans sa structure et sa composition un instrument idéal pour régler les problèmes du continent. L'OSCE regroupe 55 pays, c'est-à-dire toute l'Europe (et pas seulement l'UE avec ses membres nouveaux et anciens), ainsi que les Etats-Unis (qui participent activement à la politique européenne), les ex-républiques soviétiques du Kazakhstan et de Turkménie, sans oublier le Canada. Ce sentiment envers l'OSCE s'explique par la possibilité théorique d'y régler les problèmes sur un pied d'égalité, sans division humiliante en "Européens authentiques" et en "Européens de seconde zone", parce que, toujours théoriquement, l'OSCE adopte ses décisions par consensus.
Mais la théorie est une chose, dans la pratique il en va autrement. Citons les problèmes qui ont été à l'origine du scandale atténué par les diplomates à Maastricht.
Prenons l'exemple de la Moldavie et de la Géorgie. Mettant en échec le règlement pacifique du conflit en Moldavie, l'OSCE n'avait pour but que d'assurer le retrait des troupes russes de ce pays, sans demander l'avis des participants au conflit. Il en est de même pour la Géorgie: l'essentiel est de minimiser l'influence de la Russie dans ce pays, le reste n'étant pas important, y compris le fait qu'en adoptant cette approche, l'OSCE n'a rien fait, depuis des années, dans ces deux domaines. D'ailleurs, en ce qui concerne le maintien de la paix, ses efforts se sont toujours soldés par des échecs. On voit maintenant pourquoi.
On peut également citer les pays baltes où, pour la population russe victime de discriminations, on fait une entorse à la notion européenne des droits de l'homme. Notons enfin l'obstination à ajourner sans cesse la ratification et la mise en vigueur de l'Accord sur l'adaptation du FCE. Le fait est que, sans cette adaptation, la Russie ne peut pas déployer ses forces armées et son matériel de guerre dans certaines zones, alors que l'OTAN élargie peut le faire, ce qui donne à réfléchir.
De nouveaux problèmes ont surgi entre la Russie et l'UE: aux négociations sur l'OMC, les Européens exigent de la Russie qu'elle augmente de plusieurs fois les prix intérieurs du gaz. De plus, ils refusent catégoriquement de reconnaître que l'adhésion des pays d'Europe de l'Est à l'Union européenne créera des problèmes techniques dans leurs échanges avec la Russie, etc. Il faut reconnaître que le processus qualifié par Moscou de "création de l'Europe unie sans lignes de clivage" se déroule par saccades. En ce moment, il est de nouveau stoppé.
Bien entendu, cette fois-ci, personne n'a claqué la porte. Les décisions sur la réforme de l'organisation ont été prises à Maastricht, c'est pourquoi on peut espérer qu'elle commencera à agir différemment. D'ailleurs, mieux vaut avoir une mauvaise OSCE que pas d'OSCE du tout. Mais, il faut bien comprendre que tous les problèmes d'organisation proviennent du fait que "l'amour" voué par de nombreux membres de l'UE à l'OSCE se distingue du sentiment éprouvé par la Russie. Pour eux, c'est une filiale ou une structure supplémentaire de l'UE, c'est-à-dire de "l'Europe authentique" qui se penche sur les affaires de l'Europe de l'Est, c'est-à-dire de l'Europe non authentique où "ça ne va pas bien". Bref, c'est une organisation où, en dépit de ses Statuts, certains membres sont plus égaux que les autres. Les membres "plus égaux" assument une mission importante: ils donnent des conseils aux Européens de seconde zone, en leur recommandant surtout de se débarrasser de l'influence de la Russie. En ce qui concerne les autres objectifs, "l'Europe authentique" ne financera pas l'OSCE.
C'est ce qui est apparu sur tous les points précités. Puisque nul ne s'attend à un consensus dans ce cas, l'organisation connaîtra une existence pitoyable. Telles sont les racines de l'impuissance de l'OSCE et de sa réputation de "salon où l'on cause".
Il est insensé de s'en prendre à l'organisation en tant que telle. Elle ne fait que refléter les réalités européennes. D'une part, l'Est du continent se rapproche effectivement de sa partie occidentale: toute la diplomatie européenne de Moscou en fournit de multiples exemples. D'autre part, selon la mentalité qui a dominé en Europe des siècles durant et qui dominera probablement toujours, le plus grand Etat du continent - la Russie - est quelque chose de dangereux et d'étranger qu'il faut contenir. En même temps, des siècles durant, la Russie a nourri et conserve aujourd'hui l'illusion que, tôt ou tard, elle fera partie de la famille européenne. Il faut reconnaître, que c'est un mélange explosif.