A trois jours des élections législatives en Russie on peut en prédire les résultats. La campagne électorale s'est déroulée sous le signe de la lutte du parti du pouvoir contre le Parti communiste de la Fédération de Russie (KPRF), et c'est ce qui la distingue de celle de 1999. Rappelons qu'à l'époque la principale formation opposée au parti du pouvoir était le bloc Otetchestvo-Vsia Rossia (OVR) conduit par l'ex-premier ministre Evguéni Primakov et le maire de Moscou Youri Loujkov, très populaires à l'époque. Les grands moyens d'information publics n'avaient pas été tendres à l'égard de ces deux leaders, surtout d'Evguéni Primakov qui figurait parmi les présidentiables. La situation n'est plus la même aujourd'hui. Le bloc Otetchestvo-Vsia Rossia (OVR) a dans un premier temps été l'allié du parti pro-présidentiel Iédinstvo et ensuite les deux ont fusionné pour former le nouveau parti du pouvoir Iédinaïa Rossia qui est favori du scrutin. La cible principale des médias contrôlés par le pouvoir est le KPRF qui, ne s'attendant probablement pas à un tel assaut informationnel, a quelque peu perdu contenance, ne sachant pas comment faire face à ce "pressing", celui exercé par les chaînes de télévision publiques étant particulièrement accentué. Selon les sondages, pour l'instant Iédinaïa-Rossia devance largement le KPRF.
L'erreur stratégique de la direction du Parti communiste - cette formation avait remporté les deux précédents scrutins à la Douma (chambre basse du parlement) - consiste en ce qu'elle s'est placée elle-même sous le feu adverse en faisant figurer sur sa liste plusieurs hommes d'affaires d'envergure représentant des structures oligarchiques connues et qui ont été pris dans le collimateur des adversaires du KPRF.
Iédinaïa Rossia a choisi une tactique électorale juste en focalisant l'attention sur les succès remportés sous la gestion de Vladimir Poutine que le parti soutient activement: une croissance économique notable et une certaine amélioration du niveau de vie de la population. Iédinaïa Rossia a fait l'impasse sur les débats télévisés, estimant avec juste raison qu'il ne comptait pas dans ses rangs de dirigeants sachant polémiquer et qu'un débat perdu pourrait avoir une incidence négative sur les sondages. Cette dérobade a bien sûr été critiquée dans les médias. Même le président de la Commission électorale centrale, Alexandre Vechniakov, a déclaré que Iédinaïa Rossia n'aurait pas dû refuser d'affronter les concurrents dans les débats télévisés. Cependant, la législation électorale n'obligeant pas les partis à prendre part à ces débats, les dirigeants de Iédinaïa Rossia sont restés sereins face aux critiques.
La victoire de ce parti, dirigé par le ministre de l'Intérieur Boris Gryzlov, le ministre des Situations d'urgence, Sergueï Choïgou, et le premier magistrat de Moscou, Youri Loujkov, semble prédéterminée. Iédinaïa Rossia pourrait recueillir 30 pour cent des suffrages et, compte tenu des élections dans les circonscriptions uninominales, remporter de 250 à 270 sièges sur 450 à la Douma, ce qui lui assurerait la majorité.
Il est probable que cette fois le Parti communiste devra se contenter de la deuxième place. Il ne devrait pas recueillir plus de 20 pour cent des voix au scrutin de liste (proportionnel), quoique son leader, Guennadi Ziouganov, mise sur un score meilleur. En troisième position on devrait trouver le Parti libéral démocrate de Russie (LDPR) de Vladimir Jirinovski. Il possède depuis longtemps un électorat fidèle et réceptif aux slogans populistes de Jirinovski. Le LDPR figurera certainement dans la prochaine Douma. Parmi les partis de droite visant une représentation à la chambre basse on trouve l'Union des forces de droite (SPS) de Boris Nemtsov et Yabloko de Grigori Yavlinski. Ces deux hommes ne sont pas parvenus à l'union et ont par conséquent hypothéqué leurs chances d'accéder à la Douma. Par contre, l'union patriotique Rodina récemment constituée et dont les chefs de file sont l'économiste Sergueï Glaziev , le président du comité international de la Douma Dmitri Rogozine et l'ancien patron de la Banque de Russie Viktor Guérachtchenko, pourrait franchir la barre des cinq pour cent de suffrages donnant accès à la chambre basse du parlement.
La prochaine Douma sera probablement constituée de quatre ou cinq fractions au lieu des six actuelles. Etant donné que Iédinaïa Rossia disposera de la majorité parlementaire il sera possible d'éviter la gestion hétérogène observée sous la présidence de Boris Eltsine, lorsque le Parti communiste possédait la fraction la plus nombreuse à la Douma. Le Kremlin sera pleinement soutenu par le parlement et il pourra ainsi poursuivre avec lui sans entraves la politique de réforme.