Le 7 décembre prochain en Russie se tiendront les élections à la Douma d'Etat (Chambre basse du Parlement russe). Cet événement devrait dessiner les contours du nouveau modèle politique vers lequel la Russie progressera dans les années à venir.
Au cours des quatre années précédentes, la méthode consensuelle a prédominé dans la prise des décisions majeures dans le domaine économique et tout particulièrement politique, méthode qui tenait compte de l'opinion du nombre maximum des parties intéressées. Le pouvoir central en la personne du Président Vladimir Poutine et des forces politiques qui l'appuyaient s'est alors employé à renforcer et à centraliser l'Etat, tout en limitant l'influence politique des "oligarques", tout en entretenant un dialogue permanent avec la minorité ou ceux qui représentaient la partie plus faible et ce, même si la loi n'était pas de leur côté.
Les exemples ne manquent pas. Ayant liquidé la représentation directe des gouverneurs au Conseil de la Fédération (Chambre haute du Parlement russe), Vladimir Poutine a institué pour ceux-ci le Conseil d'Etat - organe consultatif permanent près le Président du pays. En 2000, au cours du conflit avec le magnat des médias Vladimir Goussinski, accusé de crimes économiques et ayant quitté par la suite le pays, le chef de l'Etat a rencontré le personnel de la chaîne de télévision de Vladimir Goussinski et a eu avec ces journalistes qui défendaient bec et ongles leur patron, une conversation qui était loin d'être agréable, conversation qu'il aurait pu facilement éviter en sa qualité de Président du pays.
Néanmoins, l'automne dernier, la réaction de Vladimir Poutine aux tentatives de lancer une discussion publique au sujet de l'arrestation du baron du pétrole - Mikhaïl Khodorkovski - inculpé d'évasion fiscale à grande échelle a été tout autre. "L'hystérie n'est pas de mise", a déclaré le Président, en intervenant au cours de l'une de ses réunions avec les membres du gouvernement, tout en anticipant sur l'intention éventuelle de l'un des ministres de plaider la cause de Khodorkovski. La vérité doit être établie au cours d'un procès judiciaire ouvert et compétitif, a alors tranché Vladimir Poutine.
Cet épisode est en quelque sorte le symptôme de notre époque, voire une illustration fidèle de l'étape qui vient dans l'histoire politique de la Russie et qui peut être qualifiée de majoritaire car elle repose justement sur les évaluations et les intérêts de la majorité. Pour ce qui est des minorités, elles doivent sans doute choisir: soit édifier un mur d'opposition entre elles-mêmes, d'une part, et la majorité, de l'autre, soit rechercher des formes de coopération avec la majorité qui soient évidemment acceptables pour la majorité. Ce faisant, les minorités ne manqueraient d'ailleurs pas de se transformer elles-mêmes progressivement et tout à fait naturellement en élément de la majorité.
Quelles sont les causes de ce phénomène? Il y a quatre et même trois ans, il n'existait tout simplement pas de majorité politique en Russie. Il n'y avait alors qu'un équilibre très précaire des forces et des intérêts.
Citons un exemple caractéristique: bien qu'aux législatives de 1999, les centristes pro-présidentiels aient remporté les élections avec à leur tête "Russie Unie", en récoltant 234 mandats, cela ne s'est pas immédiatement répercuté même sur la structure formelle de la répartition des postes à la Douma. Autrement dit, les communistes et leurs alliés du groupe agro-industriel (au total - 131 mandats) se sont alors retrouvés à la tête de 11 des 27 comités sectoriels de la Douma, dirigeant des comités aussi prestigieux que ceux des structures d'Etat, de politique économique et de libre entreprise, ainsi que celui des nationalités.
Cela s'expliquait par le fait que la majorité centriste qui n'était au début qu'une simple "quantité" centriste avait besoin d'un certain temps pour se transformer en "qualité" centriste. Cela s'est produit selon toute vraisemblance au printemps 2002, quand les communistes ont perdu tous les comités importants à leurs yeux.
A l'issue des futures législatives, les sociologues promettent aux centristes unifiés jusqu'à 35% des voix rien que dans la circonscription fédérale (la moitié des 450 mandats de député s'y disputent d'ailleurs). Et il n'est pas à exclure que, cette fois, les communistes à qui les sondages sociologiques promettent 15 à 20% des voix, c'est-à-dire, au moins, la deuxième place dans la circonscription fédérale, ne décrochent aucun poste de responsabilité à la Douma. Même chose pour l'aile droite de l'opposition, et plus précisément pour l'Union des forces de droite (SPS) et pour le parti "Yabloko" s'ils se retrouvent au Parlement. Pour eux l'alternative est la suivante: soit collaborer avec la majorité, soit partir définitivement en opposition.
Il n'y a d'ailleurs là rien d'étonnant en soi, car telle est la logique de la démocratie majoritaire. La majorité dirige, alors que la minorité se livre à la critique et attend son heure de "gloire", celle où elle pourra se qualifier elle-même de majorité. C'est sans doute la logique qu'a suivie le leader de "Russie Unie" Boris Gryzlov en déclarant au début de l'année au congrès de son parti qu'il serait possible et même souhaitable qu'un gouvernement de la majorité parlementaire se forme en Russie à l'issue des législatives.