Anna l'illégale

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Le destin d'Anna Filonenko et de beaucoup de ses homologues féminines réfute catégoriquement les élucubrations de ce genre. Elle n'avait jamais songé à intégrer les services spéciaux et sa première profession avait été des plus civiles.

par Viatcheslav Lachkoul, RIA-Novosti

 

Tout récemment encore son véritable nom n'était connu que par un cercle étroit d'initiés même au Service du renseignement extérieur de Russie. C'est qu'Anna Filonenko exerçait un métier délicat puisqu'elle était agent secret. Pourtant, une exception à la règle a quand même été faite. Et ce parce qu'au début des années 70 la cinéaste Tatiana Lioznova qui s'était attelée au célèbre feuilleton "Treize flashs au printemps" avait besoin de consultants chevronnés. Le Comité d'Etat à la sécurité de l'URSS qu'elle avait sollicité avait mis à sa disposition les anciens agents illégaux Anna Filonenko et son époux Mikhaïl, qui à cette époque avaient pris leur retraite. Ensorcelée par l'histoire des agents secrets, Tatiana Lioznova restait souvent chez eux bien après minuit. Elle voulait connaître les émotions qu'ils avaient vécues, la psychologie des étrangers, les plus petits détails de l'existence. C'est la raison pour laquelle de nombreux épisodes de ce film à succès ont été suggérés par les anciens illégaux. Par exemple, le sujet concernant la naissance de l'enfant. Anna, à la différence de la radio Kate, ne cria pas en russe lorsqu'elle mit au monde sa fille en Chine. La cinéaste a introduit cet épisode pour accentuer le côté dramatique de la situation.

Le rôle du facteur féminin dans l'espionnage est toujours l'objet de polémiques. Certains prétendent que les femmes n'ont rien à faire dans cette profession qui est foncièrement masculine puisque réclamant courage, maîtrise de soi et sens du risque. Pour les "connaisseurs", si des femmes sont utilisées dans l'espionnage, c'est exclusivement en qualité d'appas pour séduire des détenteurs de secrets d'Etat écervelés.

Le destin d'Anna Filonenko et de beaucoup de ses homologues féminines réfute catégoriquement les élucubrations de ce genre. Elle n'avait jamais songé à intégrer les services spéciaux et sa première profession avait été des plus civiles. Quand Anna travaillait à la manufacture de tissus moscovite "Krasnaïa roza", les services secrets soviétiques avaient porté leur attention sur cette jeune fille active, résolue, ayant un penchant pour les langues étrangères. A l'époque on la connaissait encore sous son nom de jeune fille, Kamaïeva.

On lui proposa d'entrer au Service étranger (renseignement extérieur) du commissariat du peuple à l'Intérieur (NKVD). Un choix qui devait s'avérer judicieux. La nouvelle recrue montra d'emblée qu'elle était persévérante dans l'effort, capable d'envisager différentes situations et résistante au stress. Et c'est tout naturellement qu'Anna Kamaïeva entra à l'école spéciale du NKVD après sa création en 1938. Elle y apprit rapidement à se servir d'un émetteur radio, à tirer au pistolet, au fusil et à la mitrailleuse et étudia intensivement le finnois, l'espagnol et le polonais. Au sortir de l'école elle intégra le département du renseignement extérieur des organes de sécurité. Dès le début de la Grande Guerre patriotique elle fut mutée au groupe des missions spéciales près le NKVD.

On lui en confia une alors que la situation sur le front était critique, quand les chars de Guderian étaient aux portes de Moscou. L'état de siège avait été décrété dans la capitale. Les services secrets soviétiques avaient mis sur pied une opération au cas où les troupes hitlériennes se seraient emparées de la capitale. Ils pensaient qu'à cette occasion Hitler et les autres dirigeants du Troisième reich prendraient part aux "solennités" de rigueur. Deux endroits avaient été envisagés: au Kremlin ou au Bolchoï. Dans le plus grand secret des commandos avaient été constitués et de nombreux agents secrets et contre-espions étaient passés dans la clandestinité. Des agents de la sécurité d'Etat avaient miné les galeries et les tunnels creusés dans la partie centrale de la ville, y plaçant le contenu de plusieurs wagons d'explosif. De fortes charges se trouvaient aussi sous le Kremlin et le Bolchoï. Anna Kamaïeva avait été investie du rôle principal puisque c'est elle qui devait tuer Hitler. Plusieurs versions avaient été travaillées pour l'attentat et toutes avaient montré que l'exécutante n'avait aucune chance de s'en tirer.

Heureusement, ce plan resta sur le papier. Moscou résista. Par la suite, Anna opéra dans les arrières de l'ennemi dans la région de Moscou, organisant des coups de main contre les troupes hitlériennes aux approches immédiats de la capitale. Après avoir rempli cette mission, elle fut mandée à l'état-major du commandant du groupe d'armées Ouest, Guéorgui Joukov. C'est là qu'elle rencontra Mikhaïl Filonenko, celui qui allait devenir son mari. Il était venu pour recevoir des mains de l'éminent chef militaire un ordre décerné pour avoir dirigé un raid dans les arrières allemands.

La guerre durait encore quand Kamaïeva partit pour le Mexique où l'attendait sa première mission à l'étranger. Plusieurs années plus tard, alors qu'Anna et Mikhaïl s'étaient mariés, ils suivirent une formation pour une activité clandestine en Amérique latine. Leur mission consistait à apprendre quels plans réels, surtout militaro-politiques, les Etats-Unis ourdissaient contre l'Union soviétique. Parce que dans la région où ils avaient été envoyés ces renseignements étaient plus facile à obtenir qu'aux Etats-Unis: Washington faisait part de ses intentions à ses partenaires de l'hémisphère occidental parce qu'il escomptait les utiliser dans la prochaine guerre contre l'URSS. C'est là que l'endurance et la grande agilité d'esprit d'Anna Filonenko, son aptitude à entretenir un microclimat sain dans la famille et à seconder son mari quand il le fallait firent merveille. Alors que la guerre froide était à son paroxysme, le centre décida de modifier les conditions de la liaison avec les illégaux et leur fournit un émetteur à ondes courtes ultrarapide. Anna dut alors réviser ses acquis de radio.

Les documents présentés il y a quelques jours au musée du Service du renseignement extérieur de Russie attestent que les époux Filonenko ont mené leur mission particulière à bien. Anna a été décorée de l'ordre de l'Etoile Rouge, de deux médailles Pour mérites militaires et de nombreuses autres distinctions. Elle aurait eu 85 ans cet hiver.

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