Les élections à la Douma (chambre basse du parlement) auront lieu le 7 décembre, pourtant des Russes ont voté une semaine avant terme. Seulement la chose s'est produite uniquement dans les bases militaires russes implantées dans les pays de la Communauté des Etats indépendants (CEI). Par exemple, des scrutins ont eu lieu à l'aérodrome militaire de Kant, en Kirghizie, dans la 201-e division motorisée cantonnée à Tachkent, à la station de surveillance optico-électronique Okno dans les montagnes du Pamir, à la base militaire 102 de Grioumri en Arménie. Les opérations de vote ont commencé également en territoire russe, plus précisément dans la 42-e division motorisée déployée en Tchétchénie, dans les garnisons frontalières reculées, à bord des bâtiments de guerre et des sous-marins nucléaires en missions lointaines. Cependant, les résultats de ces votes ne seront connus que tard le soir du 7 décembre, en même temps que ceux de l'ensemble des circonscriptions électorales. Les urnes scellées ayant servi dans les garnisons situées à l'étranger seront acheminées par avion à Moscou pour être remises à la Commission électorale centrale où elles seront ouvertes à l'issue du scrutin. Au même moment les bâtiments de guerre et les sous-marins nucléaires enverront des télégrammes mentionnant les résultats des votes qui ont eu lieu dans ces collectivités militaires. Bien que les sociologues militaires et leurs homologues civils aient déjà procédé à des sondages auprès des militaires pour connaître les intentions de vote, les résultats obtenus sont conservés secrets de manière à ce qu'ils ne puissent avoir aucune influence sur le scrutin au niveau national. C'est ce qu'on dit au Département principal du travail éducatif du ministère de la Défense qui est habilité à procéder à des enquêtes sociologiques dans l'armée et la marine.
Quoi qu'il en soit, les experts militaires qui ne sont pas subordonnés aux structures de l'armée possèdent certaines informations à ce sujet. Ils prétendent que cette fois, en dépit des opinions divergentes, les forces armées ne voteront pas aussi uniformément et aussi prévisiblement que d'aucuns voudraient le présenter, c'est-à-dire en rangs serrés.
De nombreux facteurs auront une influence sur le choix électoral des militaires et des membres de leurs familles: le lieu du service et la condition sociale, les fonctions assumées, l'âge, l'état d'esprit régnant dans la garnison et l'unité et aussi, une chose qui doit forcément être prise en compte, le prestige du chef, l'influence qu'il exerce sur ses subordonnés. Cela peut se manifester avec une force particulière dans les garnisons reculées, coupées des grandes villes, dans les postes-frontières et à bord des navires croisant en haute mer. Or, sur le plan politique et social l'armée n'est plus homogène depuis longtemps, elle ne constitue même plus une masse cohérente. Tout comme l'ensemble de la population d'ailleurs. Selon des estimations officieuses, de 25 à 30 pour cent des militaires soutiennent le parti proprésidentiel Russie unie et le bloc Rodina créé par Dmitri Rogozine et Sergueï Glaziev. On admet aussi un pourcentage plus élevé dans les garnisons sensibles (bases navales du Zapoliaré, du Kamtchatka et du Primorié, unités de missiles stratégiques, postes-frontières, stations d'alerte aux missiles et d'observation de l'espace, etc.). En effet, les leaders de ces deux partis sont perçus comme des patriotes ayant le sens de l'Etat, soucieux de renforcer la sécurité du pays et par conséquent de rehausser le prestige de l'armée, et cela cadre bien avec la mentalité militaire.
L'état d'esprit régnant dans la collectivité militaire recluse où les actes et les propos des leaders politiques sont discutés et analysés "sur le tas" et non pas au cours de réunions officielles joue aussi un rôle. Les noms de Sergueï Choïgou et de Youri Loujkov de Unité, d nu général Guéorgui Chpak du bloc Patrie sont bien connus et respectés parmi les officiers. Aussi ne serait-il pas étonnant que ces gens recueillent un grand nombre de voix dans ce milieu.
Récemment encore le chef de file du Parti libéral-démocrate de Russie (LDPR), Vladimir Jirinovski, aurait pu lui aussi miser sur cet électorat. Pendant assez longtemps ses slogans, son énergie, son agressivité démonstrative et son directivisme frisant souvent le "carton rouge" avaient séduit les jeunes officiers enclins à l'engouement. Cependant, les sondages réalisés dans les unités révèlent que depuis que dans les débats électoraux télévisés il a accusé le général parachutiste Chpak d'avoir sur la conscience la mort de son fils et provoqué des bagarres, l'électorat militaire s'est détourné des démocrates libéraux et de leur chef.
L'Union des forces de droite elle aussi doit mettre une croix sur le soutien des militaires en raison de la position qu'elle a prise au sujet de l'armée de métier. L'idée de faire passer d'emblée toutes les forces armées au recrutement contractuel et au service militaire de six mois sans prévoir une couverture sociale et matérielle ad hoc est jugée irréfléchie et coupée des réalités, ne correspondant pas à ce qui est indispensable de faire pour renforcer l'armée et la marine, recruter des jeunes gens instruits et physiquement forts. Par contre, les experts prévoient que le parti Yabloko, le rival de l'Union des forces de droite, peut escompter un soutien substantiel dans la couche assez fine de l'intelligentsia militaire: enseignants des écoles et des académies militaires, chercheurs militaires vivant dans les grandes villes. Les idées avancées par Grigori Yavlinski et Alexeï Arbatov au sujet de la réforme militaire y sont bien acceptées et ce parti peut envisager un certain succès.
Selon les experts militaires, tout comme le LDPR, le Parti communiste de la Fédération de Russie (KPRF) a perdu beaucoup de son influence dans les troupes. Les raisons en sont connues. Les communistes ont beaucoup critiqué le pouvoir suprême de l'Etat, ils en ont appelé aux "intérêts fondamentaux du peuple", mais ils n'ont rien fait de concret pour améliorer la vie des gens, surtout dans les villes, les districts et les régions gérées par des "gouverneurs rouges" et des "Soviets rouges". Les communistes ne peuvent miser que sur des "suffrages de protestation" qui seront probablement assez nombreux lors des prochaines législatives.
Pour les experts, le pourcentage de suffrages exprimés "contre tous les candidats" devraient être approximativement le même que le score de Russie Unie et Patrie. La raison en est le bas prestige du service militaire que la Douma sortante n'a pas réussi à rehausser au cours de la législature, la vétusté des matériels de guerre et des armements qui provoque régulièrement des pannes et des accidents mortels, la vulnérabilité sociale des militaires et des membres de leurs familles. Le parlement a privé l'armée de nombreux avantages et privilèges, surtout en ce qui concerne le loyer et les charges. En dépit d'une promesse de doublement de son montant, le salaire de l'officier lui permet tout juste de rester au-dessus du seuil de pauvreté, sans toit et sans espoir d'en acquérir un. 170.000 officiers et enseignes sont dans cette situation.
Dans les grandes villes et localités, où le pourcentage des sans-logis est particulièrement élevé, les militaires, leurs épouses, parents et enfants adultes ne manqueront pas d'exprimer leur attitude à l'égard des députés qui n'ont pas satisfait leurs attentes et exprimeront un vote de protestation. Peut être que pour faire la nique aux favoris du scrutin ils voteront en faveur du KPRF ou choisirons le "vote contre tous". Contrôler les votes et obliger les électeurs à voter en faveur d'un candidat quelconque sera impossible. Pour ce qui est des soldats, il n'est pas exclu que les indécis voteront comme leurs chefs le leur suggéreront sous une forme ou une autre. Selon les observateurs, dans leur masse les soldats et les marins sont absolument apolitiques et indifférents. En règle générale, ils ne se sentent pas concernés par les élections. Par contre, leur attitude serait différente si parmi les leaders des partis politiques il y avait des étoiles du pop-rock ou de l'écran. Mais ce n'est pas le cas. Une chose est évidente, c'est que la démocratie et le pluralisme des opinions entrent progressivement dans les casernes.