Les Etats-Unis ne pensent même pas à se retirer de l'Irak

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par Marianna Belenkaïa, RIA-Novosti

Toute une série de consultations est en train de démarrer à l'Organisation des Nations Unies où il est, entre autres, question de faire en sorte que les autorités d'occupation en Irak rétrocèdent, enfin, le pouvoir au peuple même de ce pays. Lundi 1-er décembre, le "groupe des intéressés à un règlement irakien" s'est réuni pour la première fois pour en discuter.

Selon le plan, élaboré par les Etats-Unis et le Conseil de gouvernement intérimaire (CIG) de l'Irak, le transfert des pouvoirs se produirait fin juin prochain, et plus précisément à l'élection d'un gouvernement provisoire irakien. Quoi qu'il en soit, une multitude de questions se posent toujours sur la manière même dont les USA vont justement restituer la souveraineté aux Irakiens. Quel rôle y reviendra, par exemple, à l'ONU? Serait-ce un participant actif à ce processus ou un simple observateur étranger? Rien n'est dit à ce sujet dans le plan américano-irakien évoqué.

Dès le moment même de la fin officielle des hostilités en Irak, la communauté internationale, y compris la France, l'Allemagne et la Russie, a le plus énergiquement insisté pour que les puissances d'occupation octroient aux Irakiens eux-mêmes la possibilité de gouverner leur propre pays.

Encore avant le début de la campagne militaire, l'opposition irakienne s'était plus d'une fois réunie pour discuter, entre autres, d'une future organisation politique du pays déjà après le renversement du régime de Saddam Hussein. De ce fait, tant les exilés revenus en Irak que ceux qui n'avaient jamais quitté le pays étaient prêts à prendre le pouvoir. Néanmoins, au lieu de leur passer le pouvoir, les Etats-Unis ont décidé, en juillet dernier, de désigner, comme bon leur semblait, les membres du Conseil de gouvernement intérimaire, en s'appuyant généralement sur le principe de la représentation ethnique et religieuse.

Or, ce n'est pas du tout la même chose. En effet, bien que bon nombre d'Irakiens célèbres fassent partie de cet organe d'administration, le CIG est toujours considéré par la population irakienne comme un instrument de politique américaine, ce qui correspond, d'ailleurs, tout à fait à la réalité. C'est que les compétences du CIG sont plutôt limitées, alors que les décisions définitives, tant sur des questions militaires que concernant des problèmes administratifs, sont prises justement par l'administration de Paul Bremer.

L'exemple des plus spectaculaires de ces derniers jours, c'est sans doute la décision du CIG de suspendre pour un mois le travail des bureaux de correspondant des chaînes de télévision "Al-Jazira" et "Al-Arabia" et ce, pour "avoir exalté une politique de violence et de terreur". La transmission d'un message de Saddam Hussein y a servi de prétexte formel. Quoi qu'il en soit, nul n'ignore que déjà depuis longtemps, ces deux chaînes de télévision avaient provoqué un très vif mécontentement de Washington car elles n'avaient cessé de relater les pertes, essuyées par les Américains en Irak, tout en parlant aussi des victimes parmi les populations irakiennes civiles et de la dégradation continue de la situation sociale dans le pays. Tout cela ne s'inscrivait tout simplement pas dans le cadre de la politique de l'information pratiquée par Washington.

Dans sa récente interview à l'édition britannique du "Times", Paul Bremer s'est notamment plaint tant de l'inconfort de l'occupation que de celui que ressent la force d'occupation. Force est de reconnaître effectivement que quelles que soient les mesures adoptées par les autorités de la coalition pour reconstruire le pays ruiné par la guerre et de longues années du blocus, et quelles que soient des sommes assignées par la communauté internationale à l'Irak, tout cela se trouve complètement compromis par une situation bel et bien effrayante en matière de sécurité dans ce pays. Somme toute, les militaires américains et leurs alliés ont littéralement été pris au dépourvu par une telle évolution des événements. Rien qu'au cours du week-end dernier, sept agents des services spéciaux d'Espagne, deux diplomates nippons et leur conducteur - un Libanais - ont trouvé la mort en Irak, ainsi qu'un homme d'affaires de la Colombie et deux ingénieurs sud-coréens.

Pour ce qui est des pertes parmi les militaires, elles se montent, au total, depuis le début même de la guerre en Irak, à près de 440 soldats et officiers américains, dont 187 militaires US ont été tués déjà après le 1-er mai dernier - la date officielle de la fin des hostilités dans ce pays. Y ont aussi été tués 52 Britanniques et 17 Italiens.

D'autre part, toutes les tentatives de neutraliser la résistance irakienne ne font que conforter le mécontentement des populations civiles et ce, d'autant plus que, selon l'organisation internationale non-gouvernementale (ONG) "Iraq Body Count", depuis le début de la campagne militaire - le 20 mars dernier - quelque 9800 civils irakiens ont péri.

Paul Bremer constate que, tout au long des siècles, n'importe quelles forces d'occupation se trouvent en fait confrontées à un seul et même problème. "Le travail de l'armée consiste généralement à tuer", rappelle l'administrateur US en Irak. Pourtant, dès que la phase des hostilités s'achève, les mêmes militaires ont à jouer un tout autre rôle. Les gars de vingt ans, partis en guerre, ont en règle générale beaucoup de peine à se rendre bien compte de la nécessité de changer parfaitement de modèle même du comportement, fait remarquer le chef de l'administration d'occupation en Irak.

Or, les Américains ont été plus d'une fois invités à envisager une possibilité pour remplacer les forces d'occupation par celles de maintien de la paix. Déjà l'été dernier, il a été dit que la meilleure variante en serait sans doute de déployer en Irak des militaires provenant des pays arabes et musulmans, connaissant sans doute mieux les traditions de ce pays. Bien plus, la résolution 1511 du Conseil de sécurité de l'Organisation des Nations Unies a même sanctionné l'institution en Irak d'une force multinational sous un commandement unique.

Néanmoins, tout porte à croire qu'en juin prochain, quand le régime d'occupation touchera à sa fin, les coalisés resteraient tout de même en Irak et ce, conformément à une entente avec la nouvelle direction irakienne. Quoi qu'il en soit, le nouveau président du CIG - Jalal Talabani - souligne, dans une interview au journal parisien "La Croix", que les forces de la coalition américano-britannique ne sont pas à même de garantir, à elles seules, la sécurité en Irak, et que "seuls les Irakiens eux-mêmes peuvent instaurer la sécurité dans leur propre pays".

Reste encore une possibilité d'y remplacer progressivement les Américains par des contingents de maintien de la paix d'autres pays. Mais est-ce que les Irakiens eux-mêmes l'accepteraient?

Tout indique que la résistance irakienne ne fait pas de distinction entre les militaires américains ou des représentants d'autres Etats sur le territoire de l'Irak. Qui plus est, à part les Irakiens qui luttent contre l'occupation étrangère, des terroristes professionnels, originaires d'autres pays, opèrent aujourd'hui en Irak. Pour ces derniers, l'occupation n'est certes pas la raison de leurs faits et gestes, mais un simple prétexte et rien de plus. A signaler que ces terroristes "de carrière" ne déposeront pas les armes même après la restitution de la souveraineté à l'Irak.

Nul doute que pour le moment l'Irak ne peut être abandonné à son sort, c'est-à-dire sans aucune assistance militaire de l'extérieur. C'est que la nouvelle armée irakienne et la nouvelle police de ce pays ne se trouvent qu'à leur stade embryonnaire. Rappelons que les Américains avaient dissous l'ancienne armée et l'ancienne police de l'Irak, tout en complétant ainsi les rangs des chômeurs et ceux de la résistance dans ce pays.

Quoi qu'il en soit, je tiens à répéter que les Américains ne se proposent pas, de toute évidence, de se retirer de l'Irak. Ainsi, le Président des Etats-Unis, George W. Bush, a déclaré en substance au cours de sa brève visite récente à Bagdad que les militaires américains n'avaient pas renversé la dictature de Saddam, combattu et essuyé des pertes pour battre en retraite devant une bande d'assassins. Cela dit, George W. Bush a bien promis aux Irakiens que les Américains ne partiraient nulle part tant qu'ils n'y achèveraient pas tout leur travail.

Muwaffaq al-Rabie, membre du Conseil de gouvernement intérimaire irakien, qui s'est personnellement rencontré avec le Président des Etats-Unis à Bagdad, a bien l'impression que George W. Bush ne fait sans doute pas partie de ceux qui hésitent, mais, par contre, il est plutôt prêt à payer n'importe quel prix, aussi élevé soit-il, pour arriver à son objectif, à celui qui consiste notamment à faire triompher la démocratie en Irak.

Mais là encore un problème se pose. Si, effectivement, le peuple irakien est prêt à accepter l'aide de l'Occident, et notamment son assistance financière, cela ne signifie pas du tout que les Irakiens ont besoin qu'on leur impose des valeurs occidentales.

Ainsi, le leader spirituel des chiites d'Irak - l'ayatollah Ali Sistani - a d'ores et déjà déclaré que le plan, élaboré par le CIG conjointement avec les Etats-Unis, "ne tient pas dûment compte de l'identité islamique de la nation irakienne et n'octroie aux Irakiens eux-mêmes que trop peu de droits effectifs".

Toujours est-il que le problème clé y réside sans doute dans le fait que, tout en renonçant formellement de l'occupation de l'Irak, les Américains se proposent quand même de jouer un rôle déterminant dans la vie de ce pays. Est-ce possible? Les Irakiens le veulent-ils, eux? Et les Etats-Unis admettent-ils eux-mêmes une autre évolution des événements? C'est certes de tout cela qu'il s'agirait aux consultations de New York.

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