La Douma a approuvé en troisième lecture le projet de budget 2004. Ce qui signifie que le document ne sera plus modifié de façon substantielle. L'enveloppe la plus importante est destinée à la défense nationale : 411 472 653 400 roubles, soit 20,33% du chapitre des dépenses ou 2,69 % du produit intérieur brut (66 947 millions de roubles d'augmentation par rapport à 2003).
Néanmoins, les militaires et les spécialistes de l'industrie d'armement ne sont pas satisfaits et jugent ces chiffres insuffisants. Pourquoi ?
La réponse est apportée par la récente réunion du haut commandement des Forces armées et le rapport présenté par le ministre de la Défense Serguéi Ivanov.
Dans son rapport, le ministre n'a pas évoqué le budget mais, en revanche, il a fait une multitude de remarques acerbes à l'adresse du chef de l'Armée de l'air, Vladimir Mikhaïlov. Beaucoup ont cependant compris que la cible n'était pas le général de corps d'armée mais le budget.
Cette année huit catastrophes ont eu lieu dans l'aviation, plus que dans le reste des forces armées. On se souvient du bombardier stratégique Tu-160, de la collision de deux hélicoptères Mi-24 au Primorié, du crash, plus récent, du chasseur Mig-29 qui s'est écrasé dans les montagnes d'Arménie. Chaque accident a fait des morts. Le ministre en a tiré la conclusion que "sur les huit catastrophes sept étaient consécutives à une erreur de pilotage et d'exploitation du matériel".
Conclusion juste et incontestable. Quant à savoir pourquoi les pilotes et le personnel technique ont commis ces erreurs, c'est une autre affaire. Tout expert militaire vous dira qu'elles résultaient du peu d'expérience des ingénieurs et des techniciens des services de maintenance, et de la qualification des pilotes qui ne cesse de se dégrader.
Un exemple à l'appui de cette affirmation.
Le ministre de la Défense, Serguéi Ivanov, soutient, et les conclusions de la commission d'Etat le confirment, que la catastrophe du Tu-160 qui s'est écrasé aux environs de Saratov a été provoquée par des pannes techniques à bord de l'appareil stratégique. Les experts militaires n'ont aucune raison de douter des résultats de cette analyse de la tragédie aérienne. Mais une autre question se pose: quelle est l'origine de ces "pannes techniques" et pourquoi le lieutenant-colonel Youri Deineko et le second pilote, le commandant Oleg Fedosenko, aviateurs expérimentés, n'ont-ils pas pu trouver le moyen de sortir de cette situation imprévue, de se sauver et de sauver la vie de leurs subordonnés ? Pourquoi, finalement, n'ont-ils pas eu le temps de s'éjecter ?
La réponse - hélas ! - est simple : il leur a manqué quelques fractions de seconde. Celles qui font toute la différence entre un pilote tout simplement expérimenté et un pilote bien entraîné. En 2002, Youri Deineka a inscrit à son actif 50 heures de vol et 30 heures seulement en 2003, la norme annuelle étant de 150 à 200 heures. De 1992 à 1998, il n'y a pas eu de vols d'entraînement de bombardiers stratégiques, les normes et la périodicité des travaux de réparation et de maintenance n'ont pas été respectées, les instruments et le matériel de bord dont la durée de service avait expiré n'ont pas été remplacés. Faute d'argent. Tout comme pour l'achat de kérosène de qualité et de pièces de rechange pour les moteurs. Le budget militaire n'a pas alloué de fonds à cet effet.
Voici quelques chiffres officiels. En 2002, le sous-financement des besoins de l'armée et de la marine en combustibles et lubrifiants s'est traduit par un manque à gagner de 2,2 milliards de roubles. En 2003, les besoins en combustible pour la formation des unités et des spécialistes de l'aviation, de la marine et des autres armes n'ont été satisfaits qu'à 30% ou 40%, et 20% à 25% seulement des principaux armements et matériels de guerre ont subi des réparations. On comprend que dans ces conditions le professionnalisme des pilotes, des ingénieurs et des techniciens ayant notamment la charge d'un matériel aussi sophistiqué que les bombardiers stratégiques ne pouvait que se dégrader, de même que leur expérience et leur habileté.
Selon une conclusion du Comité de la défense de la Douma, les fonds alloués à l'achat de combustible ont été diminués, même par rapport à 2003, de 20% pour l'essence, de 15% pour le gas-oil, de 5% pour le kérosène d'aviation et de 15% pour le mazout destiné à la marine. Avec ces réductions, le Comité a conclu que l'année prochaine les pilotes de l'Armée de l'air et de la Marine ne pourront bénéficier que de 32 à 35 heures de vol et que les navires de la Marine ne pourront naviguer en mer que 16 à 20 jours, la norme étant de 40 jours.
En ce qui concerne le rééquipement technique des forces armées, les conclusions du Comité de la défense sont analogues. Les dépenses pour la recherche-développement, l'achat d'armements et de matériel de guerre, pour leur réparation et leur entretien dans les entreprises de l'industrie d'armement seront fixées à hauteur de 137 366 millions de roubles, soit 33,38% de la totalité de l'enveloppe de la défense nationale ou 1% de diminution par rapport à 2003. "Cela conduit au vieillissement moral et physique des armements et du matériel de guerre et entraîne un retard sur les grandes puissances militaires du monde", soutient le Comité.
Le directeur de l'Institut des techniques de la chaleur et constructeur général du missile stratégique "Topol-M", Youri Solomonov, estime que, du fait que les dépenses inscrites au budget 2004 pour l'achat et la création d'armements nouveaux prévus par le programme présidentiel de commande publique militaire ont été réduites de 25% par rapport aux besoins réels, d'ici un an ou deux ans ou trois ans la Russie ne pourra plus produire de matériel hi-tech comme les missiles balistiques, les appareils spatiaux, les systèmes de reconnaissance et de frappe de haute précision, les systèmes de D.C.A. et de télécommunications, les avions de la cinquième génération, les sous-marins et navires de surface de la quatrième génération et d'autres armements et matériels modernes. Nous avons déjà perdu deux centaines de technologies inédites sans lesquelles il est impossible de créer ou de réparer le matériel de guerre contemporain, affirme Youri Solomonov. Encore quelques pas en direction de l'abîme et on pourra oublier la Russie capable d'assurer réellement sa sécurité militaire.