La visite que le ministre russe des Affaires étrangères, Igor Ivanov, effectuera à Varsovie du 25 au 27 novembre a ceci de particulier que son thème sera probablement "la composante humanitaire et scientifique du dialogue russo-polonais". En tout cas, telle est la devise de la prochaine réunion à Varsovie du Comité de stratégie pour le développement de la coopération russo-polonaise.
Au fond, il faut que les Polonais et les Russes réapprennent à se parler. Les diplomates formulent la chose à leur manière, ils évoquent "l'affranchissement de la conscience sociale des stéréotypes négatifs hérités de l'histoire", le "renforcement de la confiance dans le cadre de l'Europe qui s'unit", etc.
On pourrait penser que les diplomates des deux pays ont d'autres chats à fouetter, surtout que la situation en Pologne ne se distingue pas beaucoup de celle qui prévaut dans les autres pays d'Europe orientale, qui le 1-er mai 2004 adhéreront à l'Union européenne. Ensuite un vide juridique se formera dans leur commerce avec la Russie. Auparavant les affaires avec les pays de l'UE étaient réglées avec des documents. Avec les Etats d'Europe orientale c'étaient des documents bilatéraux qui étaient utilisés. Maintenant il va falloir d'ici au mois de mai entériner des tonnes de documents nouveaux sans lesquels il serait beaucoup plus difficile aux Russes de commercer avec la Pologne qu'avec l'Allemagne, par exemple. Sans déjà parler "des difficultés complémentaires qui surgiraient dans les contacts humains" en raison des visas qui désormais seront nécessaires pour se rendre en Europe orientale et en revenir.
Ces questions peuvent sembler purement administratives. Finalement, les échanges de la Russie avec cette même Pologne sont en hausse depuis plusieurs années (à la fin de 2003 ils pourraient franchir la barre des six milliards de dollars). Depuis deux ou trois ans les relations de la Russie avec pratiquement tous les pays d'Europe orientale sont en plein essor. Il y a deux raisons à cela: premièrement, la croissance économique - peut-être la plus rapide en Europe - affichée par la Russie et inattendue pour beaucoup et, deuxièmement, le rapprochement, suscité par cette croissance, de la Russie avec les "vieux" pays de l'UE que sont la France, l'Allemagne, les Pays-Bas, etc. Ayant pris conscience qu'ils restaient à l'écart, les Est-européens ont entrepris de réchauffer les rapports qui s'étaient assez rafraîchis avec Moscou. Répétons-le, la Pologne n'est qu'un exemple.
Mais un exemple qui rappelle aussi que le climat politique de nos liens ne saurait être oublié. Or, dans ce domaine de grandes étrangetés subsistent.
La visite effectuée au mois d'octobre en Pologne par les rédacteurs de plusieurs publications moscovites n'est pas prête d'être oubliée dans les milieux journalistiques de la capitale russe. Organisée par le département de développement des liens culturels avec les pays étrangers du ministère polonais des Affaires étrangères, elle avait eu comme moment fort une rencontre avec le vice-ministre des Affaires étrangères de ce pays, Adam Rotfeld. Celui-ci avait notamment annoncé aux journalistes russes que lors de la tragique prise d'otages de l'année dernière au Centre théâtral de Moscou "la solution sanglante avait été choisie par les autorités du moment qu'aux yeux de la Russie une vie humaine n'a pas beaucoup de prix".
Il serait intéressant de savoir ce que les journalistes polonais écriraient si un diplomate russe leur tenait de tels propos. Ils le taxeraient probablement de "chauvin grand-russe qui ne se résigne pas à accepter que le pays traversé par la Vistule échappe désormais à la sphère d'influence de Moscou".
La dernière phrase est tirée d'un article assez typique des grands moyens d'information polonais. Les journalistes polonais spécialistes de la Russie admettent d'ailleurs qu'à l'heure qu'il est les articles les plus prisés sont ceux qui montrent la Russie sous un jour sombre: déchaînement de la criminalité et de la corruption, misère et désespoir de la population, "offensive des autorités contre le business", etc. On serait curieux de savoir qui forme cette "demande".
La presse russe elle aussi a des choses à se reprocher, mais ce serait plutôt son absence d'enthousiasme à dénigrer la Pologne. Sinon en Russie on éclairerait la corruption, la prostitution, la contrefaçon de marques étrangères qui sévissent en Pologne ou encore l'intéressante histoire des missiles français "découverts" en Irak par les Polonais. Varsovie a probablement trouvé que c'était là une façon élégante de remercier Paris de l'avoir aidé à adhérer à l'Union européenne... Cependant, en Russie personne ne crée une "demande" d'informations de ce genre aussi y sont-elles quasiment inexistantes.
Dans l'Europe d'aujourd'hui le souci de l'image de son pays doit avoir pour égal le souci de l'image des partenaires et voisins. Au cours de la prochaine visite du ministre russe à Varsovie il sera aussi question de la façon avec laquelle cela se matérialise. Il s'agit là d'un problème autant politique qu'économique étant donné que les investisseurs réciproques eux aussi ont besoin d'un bon climat. Et enfin, c'est une question de bonnes manières: se toiser n'est pas le meilleur moyen pour communiquer.