"Pétrole contre nourriture": la mort d'un programme

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par Marianna BELENKAIA, RIA Novosti

Vendredi 21 novembre, le programme humanitaire de l'ONU pour l'Irak "pétrole contre nourriture" s'achève officiellement. Et avec lui se termine toute une époque de la vie des Irakiens et des nombreuses personnes qui ont coopéré avec ce pays pendant les sept dernières années. La période de l'économie totalitaire assiégée et limitée par les sanctions internationales s'en va. L'ère du libre marché arrive. Les règles du jeu changent définitivement.

Le coup d'envoi du programme "pétrole contre la nourriture" a été donné le 14 avril 1995 par la résolution 986 du Conseil de sécurité de l'ONU. Il a commencé à fonctionner réellement le 10 décembre 1996. Il réglementait tout le commerce extérieur de l'Irak dans le contexte des sanctions décrétées contre ce pays pour avoir agressé le Koweït en 1990-1991. En vertu de ce document les recettes des exportations de pétrole irakien étaient employées à l'achat de lots humanitaires : nourriture, équipements industriels, fournitures de bureau, médicaments (24 secteurs de l'économie irakienne), ainsi qu'au financement de l'activité de l'ONU sur le territoire irakien et au paiement des réparations imposées à Bagdad après la guerre contre le Koweit. Au titre de ce programme, de décembre 1996 au 20 mars 2003, l'Irak a exporté pour 65 milliards de dollars de pétrole et reçu, du 20 mars 1997 au 21 octobre 2003, pour 31 milliards de dollars de fournitures humanitaires.

Le programme humanitaire de l'ONU "pétrole contre nourriture " a une importance particulière pour la Russie. Il ne serait pas exagéré d'affirmer que la mise en oeuvre de ce programme a marqué le début du retour des milieux d'affaires russes sur les marchés du Proche-Orient et leur implantation dans les pays du golfe Persique. Les sociétés qui ont pris pied d'abord en Irak ont étendu ensuite leur activité à l'Arabie saoudite, au Koweït, à l'Algérie...

Le programme humanitaire était un des premiers exemples russes de coopération entre le grand business et la diplomatie. Les diplomates russes se souviennent, non sans fierté, du travail gigantesque accompli par le ministère des Affaires étrangères afin de garantir la participation de la Russie au programme "pétrole contre nourriture". Grâce à ces efforts, certaines années, les sociétés nationales achetaient 30%, voire 40%, des exportations de pétrole irakien.

La Russie a été un des leaders pour les livraisons de fournitures humanitaires dont la majeure partie était, il est vrai, de fabrication étrangère, autrement dit réexportée d'autres pays, parfois des Etats-Unis, avec lesquels l'Irak ne coopérait pas officiellement. Selon des sources informées, compte tenu des réexportations, le montant total des contrats passés par les sociétés russes approchaient 5 à 6 milliards de dollars. Il a été réellement livré pour 2,3 milliards de dollars de marchandises et au cours des six prochains mois les livraisons se chiffreront à 2 milliards de dollars. Au total, selon les années, 100 à 150 firmes russes ont pris part au programme.

Si au début la majeure partie des fournitures humanitaires livrées à l'Irak par les sociétés russes était d'origine étrangère, à la fin des années 1990 on a constaté un accroissement de la part des produits russes, des machines et des biens d'équipement principalement. Cette part est difficile à déterminer parce que souvent les équipements étaient de fabrication mixte. Finalement les sociétés russes ont pris pied dans l'énergie, l'hydraulique, l'approvisionnement en eau et les transports, principaux secteurs de l'économie de l'Irak frappé de sanctions internationales. L'Irak a notamment reçu trois milliers de camions KAMAZ.

Point important, les liens établis permettent de se fixer durablement sur le marché irakien après la levée des sanctions. En effet, les échanges commerciaux s'opéraient par l'intermédiaire des Irakiens, et ces mêmes Irakiens reprendront leur activité commerciale dans le pays, quel que soit le sort qui lui est réservé.

Le déclenchement des hostilités le 19 mars 2003 a suspendu la réalisation du programme. Mais les Irakiens ont besoin, aujourd'hui comme avant, de fournitures humanitaires, en premier lieu de denrées alimentaires et de médicaments. Aussi, à la fin du mois de mars, le Conseil de sécurité de l'ONU a-t-il adopté sa résolution 1472 qui a modifié le schéma de réalisation du programme humanitaire.

L'ONU s'est chargée elle-même des fonctions de l'ancien gouvernement irakien, notamment de la distribution des produits à la population. Une autre résolution adoptée par le Conseil de sécurité de l'ONU le 22 mai et portant le numéro 1483 a défini le statut des Etats-Unis et de la Grande-Bretagne, à savoir celui de pays occupants, donc responsables de ce qui se passe dans le pays. Parallèlement, les sanctions économiques ont été levées. Le document spécifiait aussi que le programme humanitaire prendrait fin le 21 novembre.

Les Etats-Unis voulaient mettre un terme au programme le plus tôt possible, mais les diplomates russes ont insisté sur un délai de six mois et l'ont obtenu. Il fallait du temps pour décider du sort des contrats signés et, qui plus est, déjà financés. Il y en avait cinq mille pour 10 milliards de dollars.

La résolution 1483 établissait que les Irakiens, l'ONU et l'administration provisoire de la coalition étudieraient tous les contrats financés et décideraient lesquels d'entre eux étaient prioritaires pour l'Irak. Finalement il a été décidé que les travaux sur les contrats reconnus prioritaires seraient poursuivis jusqu'à l'été 2004 et peut-être même pendant plus longtemps, tant qu'ils n'auraient pas été complètement exécutés.

Moscou a obtenu que 85% des contrats financés soient reconnus prioritaires. L'un des plus importants porte sur la construction d'une centrale thermique par le groupe "Technopromexport" qui est pratiquement le seul à avoir repris le travail en Irak dans l'actuel climat d'instabilité. Les autres sont au stade des visites d'étude.

Les 15% de contrats russes "malchanceux" ne sont pas annulés pour autant. Ils vont être mis en sommeil jusqu'à ce que le futur gouvernement légitime de l'Irak décide de leur avenir.

Par exemple, l'ancien gouvernement irakien a conclu avec différentes sociétés russes, comme "Intermach" ou "Selkhozpromexport" et d'autres, des contrats de construction d'ouvrages d'irrigation, d'installations industrielles et de silos d'un coût allant de 20 à 170 millions de dollars. Ils n'ont cependant pas reçu l'aval de l'ONU avant le début de la guerre et n'ont pas pu, de ce fait, être reconnus prioritaires. Cela n'empêche pas les diplomates russes d'espérer qu'ils pourront être réalisés dans le contexte du relèvement économique de l'Irak. En effet, les Irakiens n'ont pas besoin de chercher des sociétés nouvelles quand ils ont des partenaires éprouvés. C'est pourquoi, bien que les Etats-Unis soient pressés de partager les contrats irakiens, les sociétés russes ne trouvent pas que leur travail ait été inutile au cours des sept dernières années et restent sûres de pouvoir conserver certaines de leurs positions en Irak.

En attendant, elles s'apprêtent à remplir jusqu'au bout leurs engagements envers l'Irak dans le cadre du programme "pétrole contre nourriture". Les Etats-Unis ont promis leur assistance, car au cours des six prochains mois il faudra livrer à l'Irak des marchandises pour 6 milliards de dollars. Ces fournitures seront très importantes pour la reconstruction du pays parce que l'aide promise par la communauté internationale mettra du temps à se concrétiser dans des produits réels. Si bien que, même après son achèvement officiel, le programme sera encore utile au peuple irakien.

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