Par Viktor LITOVKINE, commentateur militaire de RIA-Novosti
Les pertes essuyées par les Etats-Unis et leurs alliés en Irak occupé ont dépassé depuis longtemps le nombre de leurs militaires tués pendant l'opération "Choc et effroi". Ce qui est le plus amer, c'est l'absence de certitude que ces pertes ne sont pas vaines et que la vie de dizaines et de centaines de soldats et d'officiers sera le prix payé pour atteindre le noble objectif qu'est l'implantation des valeurs démocratiques dans l'un des pays potentiellement les plus riches du monde musulman. La situation actuelle en Irak rappelle beaucoup celle des troupes soviétiques en Afghanistan dans les années 1980.
En décembre 1979, les divisions et les régiments de la 40e armée avaient occupé le territoire du pays en quelques jours et pratiquement sans coup férir, sans compter l'assaut nocturne de la résidence d'Amin à Kaboul. Début avril dernier, les Américains sont également entrés très vite dans Bagdad, en fait, 40 jours après le début de l'opération militaire. Bien que leurs pertes aient été plus lourdes que celles essuyées d'abord par les troupes soviétiques, l'objectif poursuivi - renverser le régime dictatorial de Saddam Hussein et occuper le territoire de l'Irak - a été atteint.
Mais l'expérience prouve que les difficultés commencent après l'occupation de la capitale de l'Etat conquis. La guérilla qui prend de l'ampleur transforme la joie de la victoire militaire en cauchemar sanglant quotidien. De même que les troupes soviétiques en Afghanistan, les troupes américaines se sont enlisées dans le bourbier irakien. Pourquoi?
Parce que, dans les deux cas, l'introduction de troupes étrangères dans un pays souverain a eu lieu sous des mots d'ordre n'ayant rien à voir avec les véritables aspirations de la population locale. L'armée soviétique est entrée en Afghanistan "pour défendre ce pays contre l'ingérence étrangère dans ses affaires intérieures", mais en réalité pour des considérations idéologiques. Il fallait soutenir les idéaux de la Révolution d'avril qui avait pour but d'édifier le socialisme en Afghanistan. Washington a mené son opération militaire contre l'Irak pour "défendre la communauté mondiale contre la menace de prolifération des armes de destruction massive" (qui n'ont d'ailleurs toujours pas été découvertes dans ce pays), pour abattre la dictature de Saddam Hussein et instaurer la démocratie en Irak". Mais l'exportation violente de la démocratie, tout comme l'exportation violente du socialisme, quels que soient les slogans avancés, ont peu de chances de réussir si les conditions socio-politiques et économiques ne sont pas réunies pour cela. La communauté mondiale a pu le constater une fois de plus.
Il est impossible d'imposer par la force les valeurs de la civilisation occidentale et européenne au monde musulman arabe. A l'époque, les patriarches du Kremlin n'avaient pas compris cet axiome. Les leaders de la coalition anti-irakienne ne veulent pas non plus l'accepter. Pourtant, tout comme l'ex-URSS en Aghanistan, les Etats-Unis en ont fait la triste expérience au Vietnam, en Somalie et dans ce même Afghanistan où ils ont soutenu militairement l'actuelle direction du pays.
Ni les dirigeants soviétiques du passé, ni l'administration américaine d'aujourd'hui n'ont pas pris en considération les traditions séculaires, la fierté nationale, les convictions religieuses et athées des peuples auxquels ils ont tenté ou tentent d'imposer leur volonté. L'Afghanistan n'a jamais été soumis par personne. Ni par Alexandre le Grand, dont l'"invincible armée" connut le déclin précisément dans les monts de Hindi-Kush, ni la Grande-Bretagne, dont les régiments furent anéantis dans la vallée de Puli-Humri (qui signifie "Aller pour ne pas revenir"). L'armée soviétique a également essuyé un échec. L'Irak a toujours été une terre insoumise pour les envahisseurs, notamment pour les Britanniques qui y firent la loi au milieu du siècle dernier et durent finalement se retirer.
Le général d'armée Mahmoud Gareiev, chef adjoint de l'état-major général des Forces armées de l'URSS, pendant plusieurs années conseiller militaire du président Najibullah, m'a raconté: "Pendant la présence de la 40e armée en Afghanistan, nos analystes militaires ont appris beaucoup et compris bien des choses, en étudiant attentivement l'expérience des actions des mojahedin locaux. Ne disposant pas des forces et du matériel de guerre appropriés, ceux-ci n'ont jamais affronté les troupes soviétiques dans des batailles rangées, ils ont toujours agi en dressant des embuscades, en lançant des incursions, en évitant les routes et en perpétrant des actions de sabotage et de terrorisme, en attaquant les unités militaires dans les localités. Malgré l'aviation, les hélicoptères, les patrouilles de reconnaissance et les raids, il était très difficile de protéger les convois, ainsi que les véhicules isolés et les postes militaires. Il n'est pas facile de détecter opportunément une embuscade dressée dans les quartiers urbains, dans les villages ou le long des routes. D'autant plus là où les moyens optiques de reconnaissance et les radars ne peuvent être employés. Quant aux informations des habitants locaux, elles étaient provocatrices. Nous nous sommes heurtés souvent au désir de certains chefs de guerre de nuire à leurs rivaux ou, en trompant la confiance du commandement soviétique, de nous tendre un piège". Les troupes américaines ont rencontré les mêmes problèmes en Irak.
Comme l'atteste la pratique mondiale, aucune armée n'a jamais pu vaincre les partisans, que ce soit celle de Napoléon ou la Wehrmacht, à plus forte raison lorsqu'il est impossible de fermer les frontières et d'introduire dans le pays un contingent militaire dépassant considérablement le nombre de la population masculine du pays.
Le règlement des problèmes irakiens coûtera très cher aux Etats-Unis et à leurs alliés et prendra beaucoup de temps. Il est nécessaire de passer à une véritable opération humanitaire et pacifiste. Il faut investir plusieurs milliards de dollars dans l'économie, la culture et l'enseignement de l'Irak. Les gens doivent avoir du travail et sentir que leur vie devient meilleure et plus libre que sous Saddam Hussein.
Peut-être dans cinq, dix ou quinze ans il sera possible d'instaurer une vie paisible en Irak. Mais les traditions et les normes du monde musulmans y seront immuables.