L'Eglise orthodoxe russe, ouvre-t-elle la porte?

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par Elena Chakhova, RIA-Novosti

Bien que permanent, le dialogue entre orthodoxes et catholiques, ainsi qu'entre chrétiens d'autres confessions ne se déroule pas toujours sans problèmes. Deux événements de ce mois de novembre y ont sans doute une signification toute particulière, et plus précisément la deuxième rencontre du Président russe, Vladimir Poutine, avec le Pape et la visite ( qui a commencé le 18 novembre dernier) en Russie d'une délégation de l'Eglise orthodoxe Hors-Frontières qui s'était séparée de l'Eglise russe dans les années 20 du siècle dernier, époque où des athées révolutionnaires étaient venus au pouvoir en Russie pour s'y installer "sérieusement et pour longtemps".

Quoi qu'il en soit, ces deux événements ne sont guère des gestes retentissants, mais plutôt des actes réclamant une certaine discrétion. En effet, la visite de Vladimir Poutine au Vatican a été incontestablement celle de courtoisie. N'oublions pas que le premier Président de l'Union Soviétique - Mikhaïl Gorbatchev - et le premier Président de Russie - Boris Eltsine - avaient rendu visite, eux aussi, au Jean-Paul II, ce qui témoignait à l'époque de l'établissement des rapports entre Etats et n'avait en fait rien à voir avec les contacts religieux, en tant que tels. Or, ce n'est pas mal non plus, vu la situation compliquée dans le monde qui nous entoure.

Pour ce qui est du second événement évoqué de ce mois de novembre qui signifie en quelque sorte une hypothèse de fusion de deux Eglises orthodoxes russes, hypothèse qui se trouve confortée par l'établissement même de leurs contacts, il peut, par contre, se solder par l'aggravation de leur isolement face au reste du monde chrétien. C'est que l'Eglise orthodoxe russe à l'étranger est très bien connue pour son conservatisme. Elle a, par exemple, qualifié d'hérésie pure et simple le mouvement d'œcuménisme, en tant que tel, tout en le frappant d'anathème.

Quoi qu'il en soit, un dialogue plus large avec l'Eglise catholique romaine et l'Eglise protestante aiderait sans doute l'Eglise orthodoxe russe à être plus proche des réalités de la journée d'aujourd'hui, estiment certains observateurs.

Mais pourquoi donc l'Eglise orthodoxe russe préfère son isolationnisme actuel et le rapprochement avec l'Eglise orthodoxe Hors-Frontières à un large dialogue avec toutes les autres confessions chrétiennes? Selon le célèbre historien, théologien et homme public Gueorgui Tchistiakov, prêtre à l'église Saints Côme et Damien Martyrs (Stolechnikov péréoulok à Moscou), archiprêtre de l'église de l'Intercession de la Sainte-Vierge à l'Hôpital clinique républicain pour enfants, membre du Conseil d'administration de la Société Biblique Russe et recteur de l'Université Orthodoxe, l'une des raisons principales en réside sans doute dans d'innombrables obsessions et phobies russes, et avant tout dans la crainte que l'Eglise catholique romaine n'absorbe complètement l'Eglise orthodoxe russe.

Or, Gueorgui Tchistiakov pense que les plus haut hiérarques de l'Eglise orthodoxe russe sont plutôt enclins au dialogue bien qu'ils défendent bec et ongles leurs propres intérêts. En voilà un exemple tout récent: le 10 novembre, à Moscou, l'archevêque Antonio Mennini, nonce apostolique auprès de la Fédération Russe, s'est rencontré avec le métropolite Kirill, président du Département des relations religieuses extérieures de l'Eglise orthodoxe russe. Ladite rencontre a débouché sur l'entente de poursuivre le processus de négociations en vue d'améliorer la situation dans les rapports entre les deux Eglises. Des perspectives ont aussi été tracées pour la coopération entre l'Eglise catholique romaine et l'Eglise orthodoxe russe dans divers projets sociaux. N'oublions pas qu'il y a à peine six mois, ce même métropolite Kirill avait accusé l'Eglise catholique romaine d'avoir violé les normes d'éthique en modifiant sa structure en Russie. La raison en est d'ailleurs tout à fait évidente. C'est la lutte pour des sphères d'influence.

Il n'y a rien d'étonnant qu'il s'agit des relations extrêmement compliquées entre les deux Eglises. D'une part, les membres du Saint Synode et le Patriarche de Moscou et de Toutes les Russies, Alexis II, lui-même, sont des enfants de l'époque où la religion en Russie avait survécu pour beaucoup grâce à l'appui massif de l'Eglise catholique romaine. Le tableau est aussi complété par le fait qu'en Russie d'avant la révolution, les paroisses et les ouailles catholiques avaient été beaucoup plus nombreuses qu'aujourd'hui, alors qu'aucune divergence de taille ne séparait les catholiques et les orthodoxes.

De l'autre, vu l'esprit philistin d'une bonne partie de la population, il est difficile d'espérer une amélioration rapide et radicale des relations entre orthodoxes russes et catholiques romains. Les exemples ne manquent pas, en effet, quand organes locaux du pouvoir, presse et opinion de province se permettent des invectives contre les adeptes de diverses confessions. "Une inimité profonde pour le catholicisme de la part des ouailles de l'Eglise russe orthodoxe existe justement au niveau psychologique", affirme Gueorgui Tchistiakov.

Il est, en outre, le troisième aspect du problème qui n'entre d'ailleurs pas en contradiction avec le premier ni avec le deuxième. C'est que des sondages d'opinion montrent que 75% des Russes sont sûrs et certains que catholiques romains et orthodoxes russes peuvent vivre en parfaite intelligence, alors que 60% des interrogés sont en général favorables à une perspective d'une visite en Russie du Pape.

Considérant le problème du point de vue psychologique, le prêtre Gueorgui Tchistiakov estime que, d'après sa structure et ses repères traditionnels, l'Eglise orthodoxe russe est plutôt orientée vers le passé. De ce fait sans doute, elle voit dans la journée d'aujourd'hui une époque d'amoindrissement de la foi, période où le monde s'éloigne de plus en plus de Dieu. Dans cette religion, l'importance première revient, par conséquent, à l'ascèse personnelle, aux jeûnes personnels et à la prière personnelle. C'est pourquoi, indique le prêtre, des croyants actifs qui cherchent à implanter les principes du christianisme dans la vie ne manqueraient pas de se tourner bon gré, mal gré vers l'expérience catholique en la matière et ce, pour cette simple raison que l'Eglise orthodoxe russe ne leur offre rien de pareil.

On voit apparaître en Russie les premiers groupes de jeunes ménages qui se qualifient de mouvement de Cana de Galilée et s'inspirent de l'expérience du mouvement catholique analogue en France. A aussi vu le jour le mouvement "Mères en prière" qui approche, lui aussi, de très près le catholicisme. Le monachisme laïque n'existe pratiquement pas dans la pratique de l'Eglise orthodoxe russe. Aussi, l'expérience d'autres confessions y est-elle tout à fait inappréciable. "En règle générale, des contacts entre orthodoxes et catholiques s'établissent justement là où une vie nouvelle va bon train, et où au plus fort de la réalité actuelle, l'homme reste un chrétien croyant", est persuadé Gueorgui Tchistiakov. Dans la vie laïque, la Russie choisit des repères occidentaux, tout en s'intégrant de plus en plus dans les organisations internationales, alors que, dans la religion, c'est incontestablement un état d'esprit anti-occidental qui prédomine. C'est en cela que réside une profonde divergence avec la réalité contemporaine elle-même.

De plus en plus de spécialistes estiment que, tôt ou tard, l'Eglise orthodoxe russe aura à changer de repères, sinon elle perdra tout simplement la confiance de la société. De l'avis de Sergueï Filatov, chef du projet "Encyclopédie de la vie religieuse contemporaine de la Russie", les processus en cours dans la société auront immanquablement pour effet la baisse de l'importance du rite religieux lui-même, tout en élevant le rôle du service social d'une telle ou telle religion. A signaler que dans le culte orthodoxe, le rite est particulièrement apprécié de sorte que même les non-croyants cherchent à l'observer.

L'Eglise orthodoxe russe a adhéré au Mouvement œcuménique dès 1961. Elle appuie énergiquement les actions de maintien de la paix du Conseil Mondial des Eglises, tout en dialoguant avec ses participants sur d'autres dossiers également. "A titre général, les Russes se rendent bien compte que les chrétiens de différentes confessions se trouvent en opposition au monde contemporain sans religion", souligne Gueorgui Tchistiakov. Lors de la mise au point de la Constitution européenne, catholiques, orthodoxes et protestants ont été unanimes à insister sur la nécessité d'y mentionner le christianisme, en tant que source spirituelle de la civilisation européenne. A l'époque qui est la nôtre, celle de sécularisation de la conscience, estime le prêtre, nous devons nous épauler, les uns les autres, car nous tous intervenons pour des familles solides, contre les avortements et la drogue, contre la culture de masse qui transforme l'homme en esclave de la civilisation de consommation.

"La vie d'un chrétien ne consiste pas tellement à jeûner, mais à faire valoir les idéaux chrétiens, à faire en sorte que ces idéaux triomphent dans sa vie personnelle, mais aussi et surtout dans la vie de la société tout entière, fait remarquer Gueorgui Tchistiakov. Et quand le Russe orthodoxe le comprendra, il verra bien que l'œcuménisme et la coopération des croyants de différentes confessions constituent la seule voie que tous les chrétiens doivent emprunter".

L'Eglise orthodoxe russe, ouvre-t-elle effectivement la porte? Oui, évidemment. Pourtant, à force de bien des particularités, tant interconfessionnelles que nationales, ce processus se déroule difficilement et très lentement. Quoi qu'il en soit, il est tout à fait inutile d'essayer de l'activer. Comme dit le proverbe qui va doucement va loin.

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