L'occupation américaine de l'Irak s'achèvera d'ici la fin juin prochain quand le gouvernement de transition commencera à fonctionner. C'est ce qu'a déclaré samedi dernier le Conseil de gouvernement intérimaire (CGI) de l'Irak. Or, la question essentielle est de savoir si les Irakiens recevront suffisamment d'indépendance pour administrer réellement leur propre pays.
Le plan de transfert de la souveraineté au peuple irakien a été élaboré par le CGI et approuvé, la semaine dernière, à Washington. Autrement dit, les Etats-Unis ont accepté de transmettre le pouvoir aux Irakiens avant même la mise au point définitive d'une Constitution irakienne. Auparavant, les Américains avaient insisté pour ce que la Constitution soit élaborée avant l'organisation des élections et avant le transfert de la souveraineté aux Irakiens. C'était d'ailleurs un des points de divergence entre Washington d'une part, et Paris, Berlin et Moscou d'autre part.
Quoi qu'il en soit, Paris n'est pas satisfait. Ainsi, le ministre français des Affaires étrangères estime que l'on pourrait former un gouvernement de transition en Irak avant la fin de l'année en cours. Certains politiques américains sont d'ailleurs du même avis. L'un des candidats à la présidence aux Etats-Unis - Wesley Clark - a déclaré: "Il n'existe aucune raison pour attendre le mois de juin prochain, nous devons transmettre dès demain le pouvoir en Irak". Moscou préfère étudier d'abord en détail le plan en question avant de tirer des conclusions. Néanmoins, il est tout à fait évident que les diplomates russes ont bien des questions à poser aux concepteurs dudit plan.
Pour Washington, le plan approuvé signifie bel et bien un changement radical de sa politique en Irak. En effet, il y a un mois à peine, l'administration Bush, prétendait que les Irakiens n'étaient tout simplement pas prêts à gouverner en toute indépendance leur propre pays, cependant que la tenue des élections avant l'adoption de la Constitution dans ce pays contredirait les principes de la démocratie. Pourquoi alors la politique américaine a-t-elle changé littéralement du jour au lendemain?
La plupart des médias américains en viennent à la conclusion que la raison principale réside sans doute dans la croissance continue des pertes parmi les militaires américains en Irak. D'après les données officielles, quelque 400 soldats et officiers US ont trouvé la mort en Irak, sans compter les 170 hommes tués après la fin officielle des hostilités qui remonte au 1er mai. Les pertes de l'armée américaine dans l'après-guerre en Irak ne tarderaient pas à dépasser le nombre des tués au cours des hostilités. Toutes les conditions sont réunies pour cela. En octobre-novembre, le nombre des attentats perpétrés par les terroristes a été de 25 à 30 par jour, alors qu'en septembre dernier, on ne comptait que 15 à 20 attentats quotidiens.
Selon George Bush, le nombre croissant des attaques terroristes ne fait que témoigner de la bonne politique des forces d'occupation. "Plus nos actions sont efficaces, plus les assassins résistent avec acharnement", a-t-il déclaré au cours de l'une de ces dernières rencontres avec les journalistes. Nul doute que ces propos ne sont pas dépourvus d'une certaine logique. Pourtant, il est fort peu probable que les électeurs américains, et surtout ceux d'entre eux dont les proches servent actuellement en Irak, acceptent facilement ces arguments de leur Président.
Ils peuvent sans doute poser une question très simple à leur Président et à son administration: pourquoi avons-nous fait la guerre dans ce pays, et que nous a apporté notre brillante victoire sur Saddam Hussein? Avons-nous effectivement réussi à écarter la menace de prolifération des armes de destruction massive et savons-nous seulement si une telle menace avait existé en réalité? Avons-nous voulu punir Saddam pour ses liens avec les terroristes et nous venger du 11 septembre? Néanmoins, les attentats sont devenus quotidiens. Il est vrai qu'ils ne se produisent plus sur le territoire des Etats-Unis, mais il n'en est pas moins vrai que des citoyens américains en sont de plus en plus souvent la cible.
Tout au long de ces six derniers mois, la direction de l'ONU, ainsi que les diplomates européens et russes se sont employés à persuader Washington que l'octroi de la souveraineté aux Irakiens contribuera à diminuer la fréquence des attentats en Irak. Tout d'abord, disaient-ils, la résistance est en partie provoquée par l'occupation du pays, ainsi que par le fait que les Américains cherchaient à imposer leurs propres règles en Irak. Par conséquent, si les structures irakiennes provisoires reçoivent une réelle indépendance et arrivent à s'acquitter des responsabilités qui leur seront confiées, le nombre des mécontents diminuera inévitablement. Ensuite, les Irakiens savent mieux que n'importe qui où les terroristes peuvent se retrancher, qui peut les aider, etc.
Tout cela est on ne peut plus juste, mais un temps précieux a été perdu, et une chance a été ratée. Car tant les Irakiens que la communauté internationale avaient proposé à Washington divers plans de transfert de la souveraineté et ce, pratiquement juste après la chute du régime de Saddam Hussein, quand la situation sécuritaire n'était pas aussi catastrophique qu'aujourd'hui.
A présent, nul ne sait au juste qui effectue des attentats sur le territoire de l'Irak - est-ce la vieille garde de Saddam Hussein ou des terroristes étrangers membres de la nébuleuse "Al-Qaïda" et d'autres organisations extrémistes internationales. Ou s'agit-il de quelques groupes islamistes irakiens qui n'ont vu le jour qu'après l'effondrement du régime de Saddam? Ils ont des objectifs différents, et pour beaucoup d'entre eux, la philosophie de la terreur n'est même plus un moyen de lutte, mais un mode de vie. Aussi, est-il sans doute inutile de s'attendre à ce qu'avec le transfert du pouvoir en Irak entre les mains des Irakiens la terreur disparaisse immédiatement et totalement.
Dans ce contexte, les experts américains se posent de plus en plus souvent la question de savoir si le changement de politique de l'administration Bush en Irak n'aura pas des conséquences encore plus tragiques. N'est-il pas possible que les terroristes l'interprètent comme leur propre victoire sur les Etats-Unis? Peut-on former dans de très brefs délais un nombre suffisant de policiers et de militaires irakiens pour maintenir l'ordre dans le pays et lutter contre les terroristes? Les politiques irakiens réussiront-ils à gouverner le pays? L'affaiblissement du contrôle américain sur la situation en Irak ne provoquera-t-il pas une guerre civile? Et enfin, à l'issue des élections en Irak les forces radicales n'accéderont-elles pas au pouvoir?
De leur côté, l'Europe et la Russie qui ont si longtemps insisté sur le transfert de la souveraineté aux Irakiens ne peuvent pas ne pas réfléchir au rôle qui échoit dans ce processus à la communauté internationale et à l'ONU en premier lieu. Cette opération ne deviendra-t-elle pas une simple formalité, alors que les USA auraient toujours les rênes du pouvoir? C'est que, comme l'a fait remarquer le chef de l'administration de coalition en Irak, Paul Bremer, les USA vont maintenir leur contrôle tant sur le processus de formation du gouvernement irakien que sur celui de l'écriture de la Constitution irakienne "où les valeurs américaines seraient inscrites". Le plan élaboré de transfert de la souveraineté est une entente bilatérale entre l'administration de coalition, d'une part, et le Conseil de gouvernement intérimaire irakien, de l'autre. Et on ignore toujours quel rôle reviendra à l'ONU.
On ignore aussi les réponses à bien d'autres questions. De ce fait, n'importe quelle évolution des événements est possible en Irak. Quoi qu'il en soit, le transfert de la souveraineté aux Irakiens est la seule voie possible. Et on ne peut que déplorer que Washington ait eu besoin d'autant de temps et de pertes humaines pour le comprendre finalement. Or, cette nouvelle stratégie peut échouer, elle aussi, si les politiques américains agissent en Irak en s'alignant sur l'électorat US au lieu de se guider sur les intérêts authentiques du peuple irakien.