La Russie ambitionnait depuis longtemps de posséder son propre Hollywood qui serait à la fois une "fabrique de rêves" et un centre de divertissement. Elle l'aura en 2008. Lorsque Mosfilm, le plus grand consortium cinématographique d'Europe, pilier de la production cinématographique nationale, sera devenu le "Hollywood russe".
Le plan de développement de Mosfilm pour 2004-2008 a été entériné le 12 novembre. Il est prévu de doter le territoire qu'il occupe d'une cité du film avec un cinéma multisalles, des attractions diverses et des magasins de produits vidéo et de souvenirs. Un nouveau pavillon de tournage - le plus grand d'Europe - sera construit. Les ateliers de Mosfilm poursuivront la restauration des meilleurs films soviétiques. De l'avis du directeur général de Mosfilm, Karen Chakhnazarov, ce fonds d'or auquel ont fait un apport plusieurs dizaines de cinéastes, dont le patriarche du cinéma mondial, Sergueï Eisenstein, a fourni le capital initial et permis aux studios de se remettre sur pied.
La cité du film aura pour noyau un bâtiment de 12.000 mètres carrés. Dans le futur superpavillon, qui aura une superficie de 2.500 mètres carrés, il sera même possible d'effectuer des prises de vues sous-marines. De par ses dimensions et ses potentialités il surpassera le pavillon Numéro 1, le plus célèbre des studios (2.000 mètres carrés). Le nouveau pavillon comprendra un secteur réservé aux acteurs avec salons de maquillage et de grimage, locaux pour les accessoires et les costumes, et sera doté d'équipements ultramodernes.
"Du point de vue de la technologie Mosfilm n'a aucun retard, il peut travailler au niveau mondial, a relevé Karen Chakhnazarov. Ce sont des studios exceptionnels où tout le cycle des prises de vues peut être réalisé, où il est possible de réaliser un film de A à Z. En outre, les studios commencent à s'équiper en caméras numériques". Selon le patron de Mosfilm, le consortium se préparait depuis cinq ans à cette percée technologique. L'argent manquait, les spécialistes aussi. En ce qui concerne ces derniers, ils sont toujours en nombre insuffisant, ce qui gêne la modernisation des studios.
Mosfilm, dont on célébrera le 80-e anniversaire l'année prochaine, a toujours été la figure de proue du cinéma russe. Depuis qu'il existe, il a sorti 2.500 films. A présent, il refonctionne enfin à plein régime comme à l'époque soviétique. Il a su capter l'attention des producteurs. "Nous réalisons jusqu'à cent projets par an", dit Karen Chakhnazarov. Pourtant, pas plus d'une dizaine d'entre eux est distribuée.
Dans les années 1990 économiquement défavorables, Mosfilm avait donné l'asile aux réalisateurs de feuilletons, ce qui lui avait assuré un appui financier. Comme les autres studios du pays, il s'assure des rentrées d'argent en louant ses équipements, accessoires et locaux. L'Etat finance régulièrement Mosfilm, mais cette aide est quand même insuffisante.
Actuellement, le consortium comprend neuf studios et seize sections. Il possède treize pavillons d'une superficie totale de 13.000 mètres carrés. Il est littéralement envahi par environ un million de costumes et 200 blindés divers. Une partie de ce patrimoine se trouve au musée de Mosfilm qui sera prochainement élargi conformément au programme ambitieux du consortium. Lui aussi est une autre source de revenus.
Après la récente visite effectuée à Mosfilm par Vladimir Poutine, les spectateurs bombardent l'administration du consortium de lettres dans lesquelles ils demandent de leur montrer les luxueuses décorations de Moscou du début du XX-e siècle qui avaient été présentées au chef de l'Etat. Le grand rêve de Karen Chakhnazarov, qui actuellement porte à l'écran le roman du célèbre terroriste russe Boris Savinkov Le cheval pâle, est de faire renaître le cinéma à grand spectacle. "On ne sait pratiquement plus le faire. Notre septième art est devenu un cinéma de club, un cinéma festivalier destiné à un public sélectionné", se plaint-il. Ce cinéma-là, on peut le voir à la télévision, c'est pourquoi les salles sont désertées, dit Karen Chakhnazarov. Les étrangers, eux, ils ont opté pour le cinéma à spectacle".
Quoi qu'il en soit, la situation d'ensemble dans le cinéma russe s'est notablement améliorée. En 2002, 68 films de fiction ont été réalisés, cette année on devrait atteindre le chiffre de 75. Le cinéma russe est de nouveau présent dans les festivals. "Nous avons remporté 28 prix dans les compétitions de tout premier plan alors qu'il y a seulement trois ans notre cinéma semblait avoir cessé d'exister, a déclaré le ministre russe de la Culture, Mikhaïl Chvydkoï. Nous sommes encore très loin de la perfection, mais nous sommes sortis du néant".
Il semble que les problèmes du cinéma, surtout celui du financement, seront de nouveau et pour l'essentiel réglés au niveau de l'Etat. Après sa visite à Mosfilm, Vladimir Poutine a chargé le ministère de la Culture d'élaborer des mesures en vue de protéger le cinéma russe dans la distribution et sur le marché de la vidéo. Le 12 novembre, le vice-ministre de la Culture, Alexandre Goloutva, a promis qu'une aide serait accordée au cinéma d'auteur et aux cinéastes débutants. En ce qui concerne les commandes publiques, une pratique que l'on reprend actuellement, elles seront sélectives. Le ministère est d'ores et déjà submergé de propositions de scénarios sur les cheminots, les mineurs, les instituteurs.
Les investisseurs privés eux aussi s'intéressent au cinéma russe et cela insuffle un optimisme complémentaire quant au développement de l'industrie cinématographique. Le secteur privé est prêt à investir environ 40 millions de dollars dans le projet de transformation de Mosfilm en "Hollywood russe". Hors du périmètre du consortium un terrain leur sera attribué pour la construction d'un centre d'affaires qui aura trait à l'industrie du cinéma et de la télévision.
La "fabrique de rêves" russe sera parallèlement un centre de divertissement à l'image des studios hollywoodiens Universal et Paramouth. L'Etat lui aussi entend mettre la main à la poche. L'expansion de Mosfilm commencera l'année prochaine.