Deux réponses sont possibles à la question de savoir quelle serait l'attitude de l'Europe face à l'apparition d'un espoir pour la Moldavie qui est un Etat de notre continent. Plus précisément face au plan de règlement du problème transnistrien avancé par la Russie.
Première hypothèse: toutes les institutions européennes cessent de fonctionner et se mettent à adopter des résolutions de reconnaissance à l'égard de Moscou dont les efforts permettront peut-être d'affranchir l'Europe d'un conflit interethnique prolongé. Efforts qui ensuite créeront de nouvelles possibilités d'investissements dans l'économie de l'Etat européen que sera la Fédération de Moldavie, si bien sûr ce nom lui est attribué.
En dernière analyse, une avancée est observée dans l'entreprise qui est aussi bien moldave et russe qu'européenne car il ne faut pas oublier que le plan du président moldave, Vladimir Voronine, prévoyant la création d'un Etat fédéral a été entériné dans ses grandes lignes par les cosponsors du processus de paix, à savoir la Russie, l'Ukraine et l'Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe (OSCE).
Seulement une chose est évidente: pour l'instant l'Europe reste extrêmement réservée. Plus même, le contenu des grands moyens d'information européens le lendemain de la publication par la Russie du mémorandum "Des principes de base de l'organisation étatique de l'Etat unifié" - c'est précisément là que réside le sens de l'événement - montre que dans l'ensemble l'Europe considère la chose comme secondaire. Par conséquent, plus actuelle semble la seconde réponse possible de l'Europe aux événements en Moldavie: elle n'a pas encore eu le temps d'y prêter attention.
Nous remarquons que si le facteur Moldavie figurait dans les rapports complexes et assez émotionnels de la Russie avec l'Union européenne et avec l'Europe dans son ensemble, c'était toujours en retrait de la scène. Les Européens estimaient que cette question était du ressort de l'OSCE sans plus. La Moldavie et la Transnistrie restaient en deçà des intérêts de l'Union européenne, derrière le rideau au moyen duquel de nombreux Européens souhaiteraient se protéger du monde environnant. L'hebdomadaire britannique Economist a usé à plusieurs reprises des termes "Etat avorté", "Etat failli" pour caractériser la Moldavie. Une position qui reflète de manière assez précise la mentalité européenne à l'égard de l'Etat situé aux frontières orientales du continent.
Au fond, Moscou (tout comme Kiev et Chisinau) a eu le "privilège" de s'asseoir sur le baril de poudre dont l'explosion aurait un retentissement dans toute l'Europe. En vertu du hasard, la Transnistrie est cette partie de la Moldavie où ont été stockées les munitions et les armements des forces armées soviétiques qui avaient quitté l'Europe de l'Est. Au début des années 90 ces munitions ont été l'otage de batailles, insignifiantes aux yeux des Européens, pour l'espace postsoviétique. Les Transnistriens s'étaient alors tout simplement opposés à leur évacuation.
Imaginons des scénarios que l'activité déployée par la Russie pourrait éviter à l'Europe. La Transnistrie n'est pas un bastion du terrorisme, elle est dirigée par des gens ayant le sens des responsabilités, néanmoins des montagnes de munitions combinées avec l'existence d'une minuscule formation étatique non reconnue constituent quelque chose de très dangereux qui n'échappe certainement pas à l'attention de forces bien précises. Théoriquement un changement de pouvoir en Transnistrie pourrait intervenir et déboucher, pourquoi pas, sur une deuxième Tchétchénie depuis laquelle des trafics de toutes sortes - armes, stupéfiants, industrie du crime commandité et de l'enlèvement - pourraient s'étendre à toute l'Europe. Et tout ceci après l'adhésion à l'UE de nouveaux pays dont les capitales se trouvent à quelques heures de bicyclette du Dniestr.
Il convient de rappeler ici que la Russie souhaiterait de l'Europe une aide pour la Tchétchénie, ce territoire russe aurait bien besoin d'investissements de l'Europe civilisée, de sentir que ses habitants et non plus seulement les terroristes du type Zakaïev peuvent bénéficier d'une assistance et d'un soutien dans leur progression vers une existence normale. La Moldavie et sa partie représentée par la Transistrie gagneraient également à leur insertion dans l'espace économique et culturel européen uni, un objectif qui d'ailleurs est poursuivi par les efforts déployés actuellement par la Russie.
Toutefois, il est peut-être prématuré d'accuser l'Europe de vouloir dresser un nouveau "rideau de fer" pour se protéger de problèmes "étrangers". Force est d'admettre que c'est un continent très complexe et très diversifié, avec une kyrielle d'Etats, d'idées, d'opinions, de réflexions et même de politiques.
Seulement le réflexe de rejet existe, et pas seulement à l'égard de la Moldavie. L'Union européenne entend prendre ses distances dans ses relations avec la Russie. Dans le projet de la stratégie sécuritaire de l'UE, que les chefs de gouvernement doivent entériner au mois de décembre, on a réduit la portée des objectifs du partenariat stratégique. Selon les observateurs européens, ce changement est dû à la prudence de certains Etats de l'UE, qui demandent à ne pas donner trop d'importance aux rapprochement des relations avec la Russie. Lors de la dernière réunion du Conseil des ministres des Affaires étrangères des pays de l'UE "on avait le sentiment que nous devions réexaminer la question des rapports avec la Russie", surtout après le sommet UE-Russie tenu il y a quelques jours à Rome et durant lequel "il n'a pas été question de la Tchétchénie", a écrit pour résumer le très sérieux Berliner Zeitung.
Faisons remarquer que l'UE estime que les conflits régionaux de vieille date, au Proche-Orient et même au Cachemire, réclament une grande attention au même titre que les nouveaux défis que sont le terrorisme et les armes de destruction massive. Par ailleurs, l'UE s'apprête à combattre les causes premières de la terreur ou de l'instabilité en appliquant une politique appropriée dans les domaines du commerce et du développement. Toutefois, tout cela se situe encore au niveau des résolutions. L'élargissement de l'Union européenne à l'Est pourrait entraîner la formation en Europe orientale de barrières économiques entre les nouveaux adhérents à l'UE, comme la Pologne, et les pays qui n'y sont pas encore entrés tels que la Moldavie. "Il y a risque de voir que l'élargissement de l'UE va accentuer la marginalisation de certains pays (de l'ancienne Union soviétique), et alors, avec leur niveau d'investissements directs étrangers relativement bas et leurs faibles potentialités en matière d'immigration légale, ils se retrouveraient à la périphérie de l'économie mondiale", met en garde la Banque européenne pour la reconstruction et le développement.
Lundi dernier Willem Buiter, chef économiste à la BERD, lui aussi a invité l'UE, les Etats-Unis et le Japon à renoncer "à la politique protectionniste délibérée" dans l'agriculture et à permettre aux pays pauvres de réaliser leur potentiel d'exportation. "Si la Moldavie ne peut pas exporter ses produits dans les pays de l'UE, alors où pourra-t-elle le faire? se demande-t-il. Vous ne voulez certainement pas avoir à vos frontières un essaim de pays mal-lotis". C'est dans ces débats européens que s'insère le règlement transnistrien. On aura probablement une idée plus nette de l'attitude de l'Europe à l'égard des nouvelles parvenant de Chisinau à l'issue de la réunion du Conseil des ministres des Affaires de l'OSCE qui se tiendra à Maastricht (Pays-Bas). La Russie va demander notamment à ses participants de prolonger de six mois le délai imparti pour le retrait des armements russes de Transnistrie. En outre, des représentants de la Moldavie, de la Transnistrie, de la Russie, de l'Ukraine, de l'OSCE ainsi que de l'Union européenne doivent entrer dans la commission spéciale chargée d'élaborer la nouvelle Constitution de la Moldavie.
En attendant, "la réaction de l'OSCE au plan de règlement transnistrien proposé par la Russie est positive", estime le chef de la diplomatie russe, Igor Ivanov. Espérons que l'Europe tout entière sera finalement du même avis.