Le terrorisme a toujours existé mais ce n'est qu'aujourd'hui qu'il a commencé d'attirer l'attention de la communauté mondiale. Parce que l'information est devenue accessible et que les terroristes disposent ou peuvent se doter de moyens de lutte de plus en plus dangereux, jusqu'aux armes de destruction massive : chimiques, bactériologiques et même nucléaires, voire thermonucléaires. D'autre part, l'accès à l'information permet au terrorisme de devenir plus efficace du point de vue de son impact sur la situation internationale.
Le terrorisme ne cessera de s'amplifier, aussi forte que soit la volonté de le réprimer. C'est que la situation dans la majorité des pays vacillants ou instables d'Asie, d'Afrique, partiellement d'Amérique latine et même dans certains Etats issus de l'ex-URSS ne cesse de s'aggraver. Un niveau de vie normal et l'accès aux biens de la civilisation demeurent un rêve pour les peuples de ces pays qui peuvent voir tous les jours à la télévision les images d'un monde repu. Le contraste fait naître la protestation, la haine capable de dégénérer en agressivité terroriste.
Malheureusement, l'humanité n'a pas encore trouvé de moyen efficace pour surmonter la crise. Les Etats vacillants ou effondrés représentent plus de la moitié des membres de l'Organisation des Nations Unies. Bien entendu, il faut tenter de mettre au point une stratégie d'aide à ces pays, mais il ne faut pas oublier l'expérience acquise, en premier lieu celle des pays européens qui ont déboursé des sommes énormes à des fins de bienfaisance dans les années 1970 et 1990 pour obtenir un effet contraire aux résultats positifs recherchés. L'aide matérielle aux pays en développement a conduit partout à une aggravation de la situation. Dans de très nombreux pays, on a commencé à croire qu'on leur devait quelque chose, et la corruption a prospéré.
L'Europe est actuellement une région relativement calme du point de vue de la menace terroriste. La plupart des explosions se produisent au Proche-Orient, aux Etats-Unis, dans les pays musulmans, en Russie. Mais, compte tenu des conditions favorisant la croissance du terrorisme, on peut s'attendre à une multiplication des attentats en Europe également. D'autant que le continent est extrêmement vulnérable du fait qu'il abrite un nombre toujours croissant d'habitants étroitement liés aux différentes régions du monde vacillant. Il reste à coup sûr en Europe des réseaux terroristes qui n'ont pas été dévoilés au cours des deux années qui ont suivi la tragédie du 11 septembre 2001 durant lesquelles les services compétents européens, agissant sous la pression des Etats-Unis, en ont dépisté une partie importante. Sous ce rapport, il serait logique de conclure que seul un miracle peut prémunir dans un avenir prévisible l'Europe contre la tendance générale à la croissance du terrorisme.
Que faire ? Premièrement, il faut comprendre que la source du terrorisme réside dans l'imperfection du système des relations internationales et de la vision que nous avons de ce système. Nous perpétuons les mythes et les légendes sur le bien dont les mouvements de libération nationale seraient porteurs. Cependant, ils ont abouti à l'apparition de plus de cent Etats vacillants et instables dans lesquels la situation intérieure est effrayante. Nous avons également pris l'habitude de penser que les Etats doivent être souverains. Mais beaucoup d'entre eux sont incapables d'assurer l'ordre le plus élémentaire sur leur territoire et de garantir une vie normale à leur population. Pis, ils ne sont pas à même d'empêcher la croissance des mouvements radicaux qui s'internationalisent. Il est parfaitement évident que la conception traditionnelle de la souveraineté vieillit. Son interprétation contemporaine doit être le produit d'un effort de réflexion sérieux.
Je ne suis pas prêt à donner dans un article aussi court des recettes pour rebâtir fondamentalement le système des relations internationales. Mais il existe des choses tout à fait évidentes qu'il est possible de faire aujourd'hui. En Europe, il est nécessaire de matérialiser l'idée de l'espace commun de sécurité proposée par le président français Jacques Chirac. Cet espace regrouperait tous les pays européens, ceux de l'Union européenne et la Russie. L'espace de sécurité devrait être moins militaro-politique que policier et antiterroriste. Pour le construire, il est nécessaire de mettre en place un système de coopération étroite entre les services de sécurité, de renseignements, de police, de douane et de migration de tous les Etats de la Grande Europe. Ce serait la première mesure susceptible de diminuer la menace d'attentats terroristes.
Des efforts européens sont également nécessaires pour formuler les propositions que l'Europe pourrait faire pour reformer tout le système des organisations internationales, y compris l'ONU. Cette organisation est incapable de faire face aujourd'hui aux nouveaux défis à la sécurité, notamment au terrorisme. Il ne s'agit pas seulement du mandat suranné du Conseil de sécurité de l'ONU qui date de 1945. Nul doute qu'il faut aussi augmenter le nombre des membres permanents du Conseil, y faire entrer les grands Etats capables d'influer sur la situation dans leurs régions respectives, en premier lieu l'Inde et le Japon en Asie et l'Allemagne en Europe. Enfin, des efforts conjugués doivent être déployés pour surmonter l'actuelle division au sein de ce que l'on appelle la vieille communauté atlantique. Et d'autant plus entre la "vieille" et la "nouvelle" Europe. Ces divergences ne font que désunir l'Europe face aux nouveaux défis. Je tiens à souligner que le terrorisme n'est qu'un de ces défis, et pas forcément le plus redoutable. Le plus grand danger est la prolifération des armes nucléaires, la possession de ces armes par des Etats instables ou par des régimes irresponsables. Certains de ces Etats possèdent déjà de telles armes. Je ne les nommerai pas.
Pour résumer, le monde civilisé doit avoir une politique unique envers le monde instable. Je suis bien conscient que mes propos sentent peut-être le néo-impérialisme, qu'ils seront réfutés par tous ceux qui ont pris l'habitude de parler de la nécessité de démocratiser les relations internationales, de propager l'idée des droits de l'homme, d'interdire les frappes préventives. Je suis d'accord avec ceux-ci dans mon for intérieur. Je pense qu'une prise de position calculée, adoptée de sang froid au nom de la stabilité internationale ne sera pas d'actualité avant longtemps dans la communauté des Etats industrialisés. Mais le paysage international requiert une politique foncièrement nouvelle, beaucoup plus dure, plus réaliste, fondée sur les réalités futures plutôt que sur les mythes du bon vieux temps.
RIA Novosti