Une chance à ne pas laisser passer

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par Viktor LITOVKINE, RIA-Novosti

L'ambassadeur de Russie à Chisinau a remis au président de la Moldavie, Vladimir Voronine, les propositions de Moscou relatives au règlement du problème de la Transnistrie. C'est un mémorandum sur les principes fondamentaux de l'organisation d'un Etat unifié. Le Kremlin propose de bâtir un pays unique, démocratique et indépendant, fondé sur les principes fédératifs, la République de Moldavie, dans lequel la Transnistrie et la Gagaouzie auront les mêmes droits que le reste du territoire et les mêmes possibilités mutuellement avantageuses de se développer en paix.

Le mémorandum proposé par Moscou comporte beaucoup d'idées intéressantes dont certaines suscitent un intérêt accru. Par exemple le point 3.1 qui dit : "La Fédération est un Etat neutre et démilitarisé. Les conditions et les modalités d'abolition des Forces armées, les garanties sociales et autres à fournir aux militaires de la République de Moldavie et de la Transnistrie sont déterminées par une loi organique fédérale. Avant que l'Etat soit complètement démilitarisé, ses Forces armées sont formées et agissent selon le principe de recrutement territorial et peuvent être sollicitées pour assurer l'ordre légal et la sécurité publique. Le commandement des Forces armées de la Fédération est exercé par un organe fédéral du pouvoir exécutif mandaté à cet effet".

Le passage est long mais il vaut la peine d'être cité et mérite la réflexion.

La première chose qui saute aux yeux c'est le principe de la démilitarisation. C'est la renonciation totale aux forces armées. Tout compte fait, aucun Etat européen ne connaît ce principe. Même le minuscule Grand-Duché de Luxembourg a une armée : 900 hommes seulement, soit deux bataillons et six mortiers. Le Liechtenstein, Monaco et Saint-Marin ont chacun une quinzaine de militaires. Le Vatican engage des soldats suisses pour assurer la garde du palais papal et à des fins de représentation. La proposition faite à Chisinau et à Tiraspol de renoncer à leurs unités armées peut paraître trop hardie à quiconque ne comprend pas ce que cela sous-entend.

L'enjeu est la confiance entre les deux parties d'un seul pays entraîné dans un vieux conflit armé qui les empêche d'oublier la tragédie du début des années 1990, de passer l'éponge sur les offenses et les soupçons réciproques qui blessent le coeur, de s'unir au sein d'une entité démocratique et de commencer à construire un Etat commun d'où la discorde nationale et la violence seraient bannies. Sept mille deux cents baïonnettes sur une rive du Dniestr, sept mille cinq cents sur l'autre, une centaine de véhicules blindés et des dizaines de pièces d'artillerie postés çà et là le long du fleuve, auxquels s'ajoutent encore des hélicoptères de combat, des chars, des canons automoteurs et des batteries lance-roquettes, ce n'est pas un paysage favorable pour édifier une vie pacifique. Se débarrasser des armes avec lesquelles des peuples frères s'entre-tuaient il y a dix ans n'est pas la plus mauvaise idée. Est-elle réalisable ? Voilà la question.

Le projet de Constitution d'un nouvel Etat fédéral offre une telle chance à Tiraspol et à Chisinau.

L'armée n'est pas seulement un des piliers de tout pays, pas seulement l'affiche de son indépendance. Elle est naturellement appelée à remplir ces fonctions, à être le garant de l'intégrité territoriale du pays et à protéger sa souveraineté. Qui le ferait si la Moldavie n'avait pas de forces armées ? Les propositions de Moscou apportent la réponse à cette question : une force de paix multinationale.

Selon les auteurs du plan de règlement du problème transnistrien et de réunification des deux parties jusqu'à présent irréconciliables, plan concerté avec l'OSCE, avec Chisinau et avec Tiraspol, l'ossature de cette force en Moldavie, pendant la période de transition, serait constituée d'unités russes qui bénéficient de la confiance dans cette région car ce sont des unités russes qui ont mis ici un terme au carnage interethnique au début des années 1990. Fortes d'un millier d'hommes et soutenues par les "casques bleus" de Moldavie et de Transnistrie, elles continuent, aujourd'hui également, à veiller sur la paix et l'ordre sur les rives du Dniestr. La population locale leur fait confiance et naturellement, au cours des années à venir, pendant cinq, dix ou peut-être vingt ans, ce contingent militaire aura pour mission de protéger l'intégrité territoriale et la souveraineté de ce "nouvel ancien" pays. Nul doute qu'il est de taille à remplir la nouvelle mission comme il a rempli jusqu'à présent l'ancienne.

La démilitarisation de la Fédération implique le retrait total de l'équipement, du matériel de guerre et des munitions de la 14e armée, aujourd'hui base militaire russe, qui restent sur le territoire de la Transnistrie. Dans les arsenaux de Tiraspol et de Kolbasno il y avait, avant ces derniers temps, des dizaines de milliers de tonnes d'obus et de mines, d'équipements et de matériels nécessaires au déploiement d'hôpitaux de campagne, de cantines et de bains, des différentes armes suffisantes pour équiper, au besoin, les unités de toute une armée. Il faut y ajouter le matériel et les munitions des divisions des Groupes du Centre et du Sud stationnés après la Seconde guerre mondiale en Hongrie et en Tchécoslovaquie, et qui ont été entreposés sur les rives du Dniestr au début des années 1990.

Beaucoup de ces munitions sont dans un état anormal, voire dangereux. Les obus fabriqués pendant la Seconde guerre mondiale ne tenaient plus dans les caisses à moitié pourries, formant des monticules recouverts de la poudre sortie des douilles. Ils n'étaient même pas été protégés par une couche de terre et la foudre pouvait déclencher une catastrophe terrible. Cependant, la direction de la République non reconnue n'a pas permis au commandement de la 14e armée, puis à celui de la base militaire de détruire ses munitions. Elle n'a pas autorisé la Russie à récupérer les arsenaux et le matériel de guerre qu'elle a proclamés "bien national échu en partage au peuple de Transnistrie à la suite de l'éclatement de l'Union Soviétique".

Tiraspol ne reconnaît toujours pas les engagements internationaux pris par Moscou au sommet de l'OSCE d'Istanbul en 1999 de retirer sa base militaire du territoire de la Transnistrie. Les trains chargés de matériel de guerre ne pouvaient partir pour la Russie qu'après de longues négociations et des concessions économiques consenties par le Kremlin et le ministre russe de la Défense. Notamment contre l'annulation de la dette de la République non reconnue pour le gaz russe. Il faut dire que ces dettes s'élevaient à des centaines de millions de dollars.

Elles sont importantes aujourd'hui également. Contractées par Tiraspol et par Chisinau. Moscou propose de les restructurer et d'en annuler certaines si les deux capitales acceptent son plan de règlement pacifique et civilisé du problème transnistrien et d'édification d'un Etat fédéral unique. De surcroît, des avantages économiques et financiers pour le gaz, le pétrole et l'électricité et d'autres facilités dans les relations commerciales avec la Russie et d'autres pays de la CEI sont promis à la future fédération.

Ce plan sera-t-il accepté sur les rives du Dniestr. On peut espérer une réponse positive. De nombreux politologues et spécialistes militaires sont d'avis que c'est une chance à ne pas laisser passer.

Le mémorandum proposé demande et implique une discussion sérieuse au niveau de la société et du gouvernement, et des modifications, peut-être même concernant la démilitarisation complète, mais il jette une base solide, favorable à la réunification tant attendue du pays commun à Chisinau et à Tiraspol. Il offre une chance de redonner aux gens la certitude de pouvoir vivre en paix sur leur terre natale unique.

Si le programme russe de rétablissement de l'intégrité territoriale de la Moldavie est accepté, ce sera un bon précédent de règlement des problèmes interethniques sans attisement de la haine réciproque et sans effusion de sang. Précédent qui pourra servir de modèle à de nombreux pays. Notamment à certains Etats issus de l'ex-URSS. A la Géorgie, par exemple. Il n'est pas exclu qu'après le problème transnistrien on puisse résoudre celui de l'Ossétie du Sud, de l'Abkhazie, peut-être du Haut Karabakh...

Ne pressons pas les événements. Attendons le succès sur le Dniestr. Il ne faut pas effaroucher l'espoir.

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