Les écologistes russes ont intenté un procès contre le ministère des Ressources naturelles qui a donné son blanc-seing à l'expertise écologique de la deuxième phase du projet pétro-gazier Sakhaline-2. L'action, qui actuellement est examinée en première instance par le tribunal de l'arrondissement Krasnopressenski de Moscou, a été engagée par une coalition d'organisations non-gouvernementales regroupant une cinquantaine de structures juridiques, écologiques et autres associations russes et étrangères. La partie plaignante estime que grâce à la complicité de l'Etat les pétroliers enfreignent les lois environnementales ce qui pourrait entraîner une catastrophe écologique sur cette île de la mer d'Okhotsk et dans la région attenante qui fournit à la Russie 70 pour cent de son poisson et de ses produits marins.
La compagnie d'investissement Sakhalinskaïa Energuiya, opérateur de Sakhaline-2, est représentée par trois corporations industrielles: la hollandaise Shell (plus de 50 pour cent des actions), et les japonaises Mitsui et Mitsubishi. Ce projet entré en vigueur en 1996 en même temps que Sakhaline-1 constitue la première expérience de coopération de la Russie avec des compagnies étrangères dans le cadre de l'Accord sur le partage de la production (APP). Il a donné le feu vert à une mise en valeur à grande échelle des ressources pétrogazières de la contrée.
La première phase est déjà dépassée, la plate-forme pétrolière Molikpaq fonctionne sur le plateau continental de Sakhaline. Cet ouvrage anthropogène a déjà des retombées écologiques négatives: le troupeau de poisson industriel est en diminution tangible, les baleines grises, qui fréquentent cette zone pour s'y engraisser, sont beaucoup moins prolifiques et sont faméliques. "Une deuxième plate-forme doit être construite dans les parages, cela risque d'entraîner la disparition d'une population rare qui ne se chiffre qu'à une centaine d'unités, dit le directeur de l'Organisation mondiale de protection de la nature (WWF), Igor Tchestine. Nous demandons à ce que la plate-forme soit implantée à 12 milles nautiques du rivage et non pas 10 comme le prévoit le projet".
Les écologistes et les défenseurs de la nature estiment que les investisseurs se conduisent de manière inconvenante à l'égard d'un territoire étranger et les accusent d'appliquer une politique de deux poids deux mesures. "Nous ne voyons pas d'inconvénient à ce que du pétrole soit extrait à Sakhaline. Nous voulons seulement que l'on se conforme aux règles écologiques qui ont été observées lors de la pose du pipeline en Alaska, pour ne prendre que cet exemple", souligne Igor Tchestine.
Cette conduite longue de 1.200 kilomètres a coûté 20 milliards de dollars. Pour la Russie une variantes moins onéreuse a été proposée: 900 kilomètres pour 850 millions de dollars, sans dépenses pour l'écologie. Cela signifie que les tubes par lesquels le pétrole sera acheminé seront placés dans une tranchée ordinaire creusée par des bulldozers selon le principe du chemin le plus court. "Plus de mille obstacles hydrographiques seront traversés, dont 310 cours d'eau où les poissons viennent frayer depuis des temps immémoriaux. Il est bien évident que ces méthodes barbares de construction vont s'avérer fatidiques pour le saumon et, partant, pour l'économie insulaire", estime le chercheur Vitali Gorokhov, directeur exécutif de l'Institut de droit écologique Ekoyouris.
En Alaska devant chaque cours d'eau le pipeline sort du sol, franchit l'obstacle en suspension et retrouve sa tranchée sur la rive opposée. Tous les itinéraires des animaux migratoires ont été respectés, la sécurité sismique de la conduite est assurée. L'île de Sakhaline elle aussi se trouve dans une zone de risque sismique, c'est un véritable volcan en activité. Selon le projet, le pipeline doit traverser l'île du nord au sud, en passant par Neftégorsk, cette ville qui en 1995 avait été dévastée par un tremblement de terre ayant coûté la vie à 2000 personnes. Mais outre cette tragédie humaine, le séisme avait provoqué mille brèches plus ou moins grandes dans toutes les canalisations. Ceux qui sont chargés de la réalisation de Sakhaline-2 ne tiennent pas compte de la séismicité de la région. Il n'est pas difficile d'imaginer quelles conséquences dramatiques que cela pourrait avoir.
Les écologistes exigent aussi que l'on mette fin au déversement dans la baie d'Aniva de la terre excavée lors de la construction de l'usine de liquéfaction du gaz (à Korsakov, dans le sud de l'île) ainsi que des eaux industrielles. 60.000 tonnes de terre y ont déjà été déversées, la quantité prévue est d'un million de mètres cubes. Cette baie est extrêmement peu profonde et possède une structure naturelle exceptionnelle et enfreindre son régime hydrologique équivaudrait à la mort de son écosystème endémique. La terre excavée pourrait très bien sans risque pour la nature être déversée au grand large.
L'Association des peuples peu nombreux du Nord et de l'Extrême-Orient russe elle aussi voit d'un mauvais oeil la capitalisation galopante de Sakhaline. Les aborigènes - Nivkhi, Evenks, Nénets - estiment qu'on leur vole la "terre des ancêtres" et leur mode de vie. "La défense des peuples de souche, dont la culture se distingue fortement de ce que l'on appelle la culture moderne, est aussi une mesure de protection de la nature car eux aussi utilisent les ressources des territoires où ils vivent et ce avec parcimonie. Les communautés aborigènes échappent à la primauté de l'intérêt économique, elles se fondent sur l'expérience séculaire et le principe spirituel, dit Olga Yakovléva, directrice du centre Rodnik des juristes écologistes professionnels.
Plusieurs textes russes, notamment la Loi "Des territoires gérés traditionnellement par les peuples de souche de Sibérie et d'Extrême-Orient russe", protègent contre l'activité industrielle d'envergure et constituent autant d'outils efficients entre les mains des juristes écologistes.