La Convention sur l'interdiction des armes chimiques a été ratifiée par la Russie le 5 novembre 1997. Elle stipule que d'ici à 2012 plus aucune de ces armes ne devra se trouver sur le territoire du pays. Cependant, il s'est avéré que l'adoption et la ratification des documents a été le stade le plus facile du long et onéreux processus qui est loin d'avancer aussi vite que l'on escomptait.
Les derniers chiffres concernant le désarmement chimique ont été publiés au cours du cinquième Forum de dialogue consacré à la réalisation par la Russie de ses engagements dans le cadre de la Convention sur l'interdiction des armes chimiques. Cette manifestation mise sur pied par l'organisation non-gouvernementale Croix Verte Russe s'est tenue à Moscou les 11 et 12 novembre.
La création de la Croix Verte Russe montre déjà toute la complexité de la mission dont Moscou s'est chargée. Selon son président, Sergueï Baranovski, l'organisation a vu le jour quand il s'est avéré indispensable de coordonner les actions des principaux acteurs du processus de destruction des armes chimiques. Des acteurs qui sont nombreux. Ce sont les populations et les administrations des endroits où les substances toxiques militaires sont stockées et où les sites où elles seront détruites fonctionnent déjà ou sont en chantier. Ce sont les représentants des organisations sociales régionales et aussi ceux des organes fédéraux du pouvoir exécutif et des départements responsables de ces travaux. Ce sont aussi les représentants de l'opinion internationale, les pays donneurs qui prennent une part directe à la destruction des armes chimiques en Russie.
Le problème, c'est que pour détruire les substances toxiques là où elles sont entreposées il faut construire de nouvelles entreprises. Il n'y a pas de différences fondamentales entre ces entreprises et une manufacture de textiles ou une chocolaterie. Ce sont des unités de production coûteuses, exigeant aussi des investissements pour l'aménagement de routes et de voies de chemin de fer, la construction de logements, d'établissements de soins, etc. Ici les choses avancent, certes, quoique lentement. Mais où en est-on ailleurs?
Durant la guerre froide la Russie avait accumulé 40.000 tonnes d'armes chimiques contre 35.000 aux Etats-Unis. Le coût de leur destruction est évalué à 93 milliards de roubles (environ 3,1 milliards de dollars). Dans les années 90, cette somme était irréelle pour le budget et l'économie de la Russie et aujourd'hui la situation n'est pas beaucoup plus facile, ce que d'ailleurs personne ne conteste. Certes, des fonds publics toujours plus importants sont alloués chaque année pour régler ce problème ( 5,36 milliards de roubles en 2003), pourtant l'argent manque terriblement.
Examinons les cadences avec lesquelles ce travail est réalisé. "A ce jour, la Russie a détruit 610 tonnes d'ypérite, a déclaré à la conférence le directeur général adjoint de l'Agence russe des munitions, Viatcheslav Koulébiakine. D'ici à la fin du mois de novembre nous détruirons toute l'ypérite stockée à Gorny, dans la région de Saratov, et nous commencerons la neutralisation de la lewisite". L'agence est chargée de la sécurité du stockage et de la destruction des réserves d'armes chimiques de la Russie.
Dans l'ensemble, la Russie a détruit toutes ses armes chimiques de la "catégorie 2". Ce sont les obus d'artillerie de 122 contenant du phosgène. Il y en avait 3.844 représentant au total 10 tonnes de substances toxiques. Les armes chimiques de la "catégorie 3" - obus et bombes d'aviation vides de toute substance toxique - les détonateurs et la poudre ont eux aussi été détruits. On en dénombrait 288.300. Il y avait 24.000 détonateurs. 6.500 tonnes de munitions chimiques périmées et pouvant théoriquement se détériorer à tout moment ont également été détruits. Pourtant, aucun accident ne s'est produit avec ces munitions tout au long de leur stockage.
L'exemple cité par le général Koulébiakine sur la destruction de l'ypérite et de la lewisite dans la région de Saratov était important parce que c'était une reconnaissance que la Russie ne se conformait pas aux délais concertés avec l'Organisation pour l'interdiction des armes chimiques à La Haye (OIAC). La Russie aurait dû informer La Haye de la destruction du premier un pour cent d'armes chimiques le 26 avril 2000. Le général a annoncé à la conférence que ce pour cent (400 tonnes d'ypérite) n'avait été détruit qu'au mois d'avril dernier et que depuis cette quantité a été portée à 610 tonnes.
Au demeurant, personne ne se souvient plus des délais fixés initialement. Moscou a demandé à plusieurs reprises à l'OIAC de reporter les délais qui nous avaient été impartis pour la destruction des armes chimiques. La Haye a accepté. Pour le moment le calendrier est le suivant: nous devons détruire 20 pour cent de nos stocks (8.000 tonnes) d'ici au 29 avril 2007. 45 pour cent (18.000 tonnes) d'ici au 29 avril 2009 et le reste d'ici la fin du mois d'avril 2012. Seulement il est fort probable que ces délais eux non plus ne seront pas respectés toujours pour des questions de financement.
Pour pouvoir détruire 8.000 tonnes de substances toxiques d'ici à 2007 et créer des conditions propices à la réalisation de l'étape suivante (45 pour cent pour 2009) il faut que l'usine de destruction de lewisite de Kambarka (6.360 tonnes de cette substance s'y trouvent) et la première tranche de l'usine de Chtchoutchye (5.440 tonnes de sarin, soman et VX) entrent en service en 2005.
Cette année, 439,7 millions de roubles ont été alloués pour la construction des sites de destruction de lewisite à Kambarka, auxquels se sont ajoutés 112 autres millions pour des programmes sociaux. Des mêmes sommes sont prévues pour 2004. Seulement cet argent ne pourra pas suffire pour les équipements technologiques, le poste d'incendie, la pose de canalisations, la modernisation de la chaufferie et la construction de plusieurs kilomètres de route.
Le gouvernement allemand a attribué 30 millions d'euros pour la réalisation de ces travaux. Les Pays-Bas ont mis la main à la poche et versé deux millions d'euros. On peut penser maintenant que le calendrier sera respecté. A condition bien sûr que le gouvernement russe tienne sa promesse de financement.
Seulement à Chtchoutchyé, dans la région de Kourgane, les choses sont bien pires. Les problèmes proviennent non pas du gouvernement russe, mais des dirigeants américains qui se sont chargés du financement de la construction de la première tranche de l'usine de destruction d'armes chimiques au phosgène qui sont stockées dans l'arsenal local. Le Congrès avait promis d'allouer à ces fins 888 millions de dollars, mais depuis trois ans la Russie n'a pas reçu un seul cent en raison de l'obstruction de la majorité républicaine qui fait dépendre l'aide financière au Kremlin de toutes sortes de conditions inacceptables. Cette année, le président George W.Bush a donné des instructions pour accorder 200 millions de dollars à Moscou, mais à la mi-novembre seuls 12 millions avaient été virés.
Quoi qu'il en soit, les travaux se poursuivent sur le chantier de l'usine de Chtchoutchye, mais sur celui de la deuxième tranche que la Russie doit construire à ses frais. Ici des Etats étrangers apportent une aide dans la mesure de leurs moyens. Le Canada et l'Union européenne (Grande-Bretagne et Norvège) ont accordé respectivement 20 millions de dollars et 10 millions d'euros pour la construction d'un pont de chemin de fer et la voie ferrée qui doit relier le lieu de stockage des munitions chimiques à l'usine de destruction, et aussi la modernisation du réseau électrique. La Pologne et la République tchèque ont versé chacune 100.000 dollars, des sommes peut-être modestes mais extrêmement précieuses.
Viatcheslav Koulébiakine a déclaré à RIA Novosti que la Russie s'était engagée à achever la construction de la deuxième tranche du site de destruction de substances toxiques à Chtchoutchye en 2005 et d'entreprendre la destruction des substances phosgènes vers la fin de l'année 2006. Seulement si l'aide américaine promise ne vient toujours pas, Moscou sera une nouvelle fois contraint de demander à La Haye de repousser les délais d'accomplissement des engagements pris vis-à-vis de la Convention.
Nous ne pensons pas ici que les congressmen américains considèrent sérieusement cet argent comme une "aide" et ne comprennent pas que la destruction des stocks de substances toxiques renforce la sécurité des Etats-Unis. Non. Le problème est ailleurs, il réside dans le fait que l'Amérique a découvert que la destruction des armes chimiques était un processus presque plus coûteux que leur fabrication. Finalement, les Etats-Unis ont eux-mêmes demandé un ajournement des délais à l'Organisation pour la destruction des armes chimiques. Pourtant, leurs potentialités économiques et financières sont plusieurs fois plus importantes que celles de la Russie.