De véritables réformes sont enfin lancées au Bolchoï. Alexeï Ratmanski, 34 ans, se mettra à la tête du corps de ballet à partir du 1er janvier prochain. Pour l'instant, il danse au Ballet royal du Danemark à Copenhague et y achève la mise en scène d' "Anna Karénine".
L'envol du jeune chorégraphe a suivi le succès de "Ruisseau clair", de Dmitri Chostakovitch, un ballet d'avant-garde qu'il avait réalisé l'an dernier sur la principale scène de Russie. Avec la chorégraphie moderne, cette scène, "fatiguée mais glorieuse", a toujours eu des problèmes. Car son répertoire se compose presque entièrement de spectacles entrant dans la pure tradition du théâtre classique : le "Lac des cygnes", "Futile Précaution", "Notre Dame de Paris"... L'avant-garde est par définition un hôte rare au Bolchoï, mais Alexeï Ratmanski semble être un homme en mesure de venir à bout de ce casse-tête et capable d'inoculer à sa troupe, qui possède une excellente technique, le goût de la recherche artistique et de la danse philosophique.
Diplômé de l'Ecole de danse de Moscou, Alexeï Ratmanski connaît bien le Bolchoï et, autre avantage incontestable, a une longue expérience de travail dans des théâtres occidentaux. Ratmanski, formé à l'école du système impitoyable des contrats, ne ménagera pas son immense troupe et jettera du lest. Toutes les "vaches sacrées" seront impitoyablement licenciées, ce à quoi l'actuel directeur du ballet, le doux et délicat Boris Akimov, n'a jamais pu se décider.
En effet, le Bolchoï compte près de 2 500 salariés. Personne ne connaît le chiffre exact des effectifs. En revanche, on sait que le théâtre emploie à ce jour 900 artistes : 300 musiciens d'orchestre, 200 choristes, 70 solistes d'opéra et 250 danseurs. Record mondial !
Jusqu'ici, de peur de s'enliser dans des procès interminables, la direction ne pouvait licencier aucun choriste ni danseur. Et que dire des solistes dont la majorité est constituée de "vétérans" aigris rêvant toujours de rôles titres et cherchant à se défaire des "jeunes intrus" !
Commentant la désignation de Ratmanski, le directeur du Bolchoï, Anatoli Iksanov, a dit : "Nous voulons vivre comme vivent les principaux théâtres du monde, en instituant la rotation des cadres. Je suis heureux que le grand maître, artiste et administrateur Boris Akimov soit remplacé par un jeune chorégraphe sollicité et que beaucoup désignent comme un espoir de la danse russe".
Alexeï Ratmanski évite, lui, de parler de son programme de réorganisation du ballet. L'unique chose qu'il ne cache pas, c'est qu'il ne dansera pas sur la scène du Bolchoï et qu'il se consacrera exclusivement à la mise en scène : "J'espère pouvoir me vouer à la création", a-t-il confié.
Mais avant, ce citoyen d'Ukraine doit devenir citoyen de Russie.
Le théâtre a besoin de réformes depuis longtemps. Jusqu'à une époque toute récente, diriger le Bolchoï relevait de la gageure. Tel le "Bateau ivre" d'Arthur Rimbaud, plus léger qu'un bouchon, il dansait sur les flots !
Le directeur général en place, Anatoli Iksanov, s'est chargé de nettoyer ces écuries d'Augias. A son poste depuis quelques années, il n'a réussi que récemment à imposer à la troupe de nouvelles règles de comportement.
La direction a désormais les mains libres, et le "Bateau ivre" a mis le cap sur un havre. Tous les artistes travailleront en vertu de contrats à terme et, pour être engagés dans chaque spectacle, ils devront passer des concours, à l'instar des grandes troupes du monde entier. Mais le Bolchoï est, déjà, en proie à une panique silencieuse : des centaines de salariés dont le théâtre n'a aucun besoin depuis belle lurette risquent d'être largués par-dessus bord.
Le Kremlin soutient les réformes engagées au Bolchoï. Par un décret du président Poutine, le financement du théâtre a fait un bond, passant de 26 à 40 millions de dollars par an.