Le traquenard irakien

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par Alexandre Konovalov, président de l'Institut des évaluations stratégiques

Une évaluation inadéquate de la situation est tout aussi dangereuse en politique qu'une erreur de diagnostic en médecine. Et l'actuelle situation en Irak en est sans doute une preuve des plus éclatantes. En effet, les Etats-Unis investissent de plus en plus d'argent dans l'instauration d'une vie pacifique normale et dans la progression de la démocratie dans ce pays, alors que les résultats en sont pour le moins décevants, sinon bel et bien alarmants. Pratiquement tous les jours, tant des Américains que des Irakiens périssent en Irak, victimes d'attentats, alors que des bâtiments, des blindés et des oléoducs explosent, et des hélicoptères abattus s'écrasent au sol. Pourquoi donc?

C'est que dès le début, les Etats-Unis se sont trop employés à faire croire au monde entier et aux Américains mêmes qu'en introduisant leurs troupes en Irak, ils ne faisaient en fait que poursuivre leur guerre contre le terrorisme international. La majorité écrasante des citoyens des USA croyaient alors que les attentats du 11 septembre 2001 étaient l'œuvre de Saddam Hussein qui avait personnellement participé à leur préparation, tout en étant aussi un très proche allié d'Oussama ben Laden. Quoi qu'il en soit, c'était soit une intoxication volontaire effectuée par les autorités américaines, soit, ce qui est encore pire, leur propre grosse erreur d'estimation. Nul ne contestera que Saddam Hussein était un dictateur rusé, cruel, sanglant et parfaitement dépourvu de principes. Mais aussi dégoûtant qu'il fût, son régime restait laïc envers et contre tout. Qui plus est, les radicaux islamistes n'étaient certes pas pour Saddam Hussein des adversaires moins redoutables que l'Occident lui-même. Et ce n'est sans doute pas par hasard qu'il noyait dans le sang les interventions des Arabes chiites dans le Sud de l'Irak et ce, sans se gêner trop dans le choix des moyens, dont des armes chimiques. Il ne reculait pas non plus face au nombre des victimes parmi les citoyens mêmes de son propre pays. A signaler que c'est justement dans le Sud chiite de l'Irak que les groupements de radicaux islamistes étaient, entre autres, particulièrement puissants.

Au bout du compte, la lutte des Américains contre le terrorisme international en Irak s'est soldée par un changement de régime dans ce pays, tout en se transformant même en "projet pilote" d'instauration de la démocratie et d'implantation d'une économie de marché, modèle destiné à s'étendre par la suite sur l'ensemble du Proche-Orient. On dirait que l'idée était simple et ne manquait pas de logique. On estimait sans doute qu'avec la chute du régime de Saddam Hussein, privé, lui, de tout pouvoir dans le pays, et après le démantèlement complet de l'appareil de répression en Irak, les racines mêmes et la base d'organisation pour résistance aux troupes américaines seraient liquidées d'un seul coup, alors que les bénéfices provenant de la production du pétrole irakien, complétés par des injections financières des Etats-Unis, aideraient à une rapide stabilisation de la situation intérieure en Irak et à l'édification d'un nouvel Etat irakien. On avait finalement réussi à résoudre par, dirait-on, ces mêmes méthodes des tâches à peu près similaires en Allemagne et au Japon à l'issue de la Seconde Guerre mondiale. Pourquoi donc cela ne réussirait-il pas en Irak?

Or, les événements en Irak ne s'inscrivent manifestement pas dans ce modèle. En fait, les Américains ont d'ores et déjà capturé la plupart des généraux et des politiciens irakiens qui avaient travaillé avec Saddam Hussein ou sous ses ordres. Ses fils ont été tués. Le parti BAAS est interdit. Pourtant, la résistance armée devient de plus en plus organisée et efficace en Irak. Il nous arrive souvent d'entendre dans des commentaires de toute sorte ou de lire dans la presse écrite que les partisans de Saddam Hussein ou des militants du parti BAAS auraient effectué un nouvel raid armé contre un convoi américain, un commissariat de police irakienne ou une représentation des organisations internationales à Bagdad - la capitale. Est-ce effectivement ainsi? Mais pourquoi alors les généraux de Saddam n'ont-ils pas réussi à organiser aucune résistance armée quand ils avaient sous leur contrôle toutes les villes irakiennes et avaient à leur complète disposition des blindés, une puissante artillerie et des divisions bien entraînées? Et voilà que maintenant, en clandestinité, les partisans du dictateur ont subitement fait preuve d'héroïsme inédit et de talent d'organisation. Bien plus, ils ont même des armes dont la provenance reste toutefois mystérieuse.

Les Américains ont un proverbe qui se résume à peu près comme suit: "crains ce que tu veux". Autrement dit, crains les choses dont tu parles trop. Les Etats-Unis ont beaucoup insisté qu'en Irak, ils combattraient le terrorisme international. Et tout porte à croire que l'Amérique a fini par avoir une telle guerre contre le terrorisme international. Bref, en Irak, les Américains n'ont certes pas affaire aujourd'hui à des partisans rescapés de Saddam Hussein ni à des groupes épars d'activistes du BAAS mais à l'internationale terroriste bien organisée et opérant selon un scénario très précis, internationale terroriste qui a déferlé sur le pays à travers ses frontières perméables.

En Irak, ce ne sont sans doute plus des Irakiens qui résistent acharnement aux Etats-Unis (or, il n'est pas, non plus, à exclure qu'il y ait aussi des citoyens irakiens parmi les radicaux islamistes), mais les Américains ont cette fois-ci affaire à ce même ennemi redoutable qui avait frappé New York et Washington en septembre 2001. Depuis, les Américains sont devenus beaucoup plus prudents et ont bien conforté leur propre "chez eux". Il est désormais beaucoup plus difficile de les y attaquer. Et voilà qu'à présent, des frappes sont portées contre l'armée américaine dans les sables irakiens et dans les villes d'Irak.

Et là, une analogie s'impose d'elle-même avec l'invasion soviétique en Afghanistan. A signaler que les Américains sont sans doute les seuls à croire avoir gagné la "guerre froide" sous la sage direction du Président Reagan. Quoi qu'il en soit, Oussama ben Laden est persuadé, lui, que l'Union Soviétique s'est justement retrouvée "à la poubelle de l'histoire" après dix ans de guerre en Afghanistan. C'est effectivement après cette guerre que les idéologues du terrorisme international ont tout à fait perdu la crainte face au statut d'une superpuissance, tout en décidant sans doute que l'on peut tout aussi bien lutter contre les supergrands et les combattre même à condition seulement de bien choisir et de leur imposer une stratégie appropriée de la confrontation. A l'heure actuelle, ils essaient d'appliquer cette conception en Irak.

De toute évidence, les Etats-Unis se sont d'ores et déjà aperçus que la situation échappait de plus en plus au scénario prévu d'avance. Cinq sénateurs-démocrates avec à leur tête Tom Deshl ont écrit une lettre au Président des Etats-Unis, George W. Bush, en exigeant qu'il trouve à l'étranger des sources de financement supplémentaires pour la reconstruction de l'Irak. Ils l'ont aussi exhorté à faire en sorte que les fonctions de maintien de l'ordre public et de la sécurité en Irak passent le plus vite possible à l'armée irakienne. Cependant, cette armée est tout simplement inexistante pour le moment, et si même elle est créée, il n'est pas du tout évident qu'une telle armée s'avère un instrument efficace dans la lutte contre les agissements des radicaux islamistes. Et peut-on espérer en général un transfert rapide d'un mandat quelconque à l'administration irakienne - militaire ou civile. C'est que seul un pouvoir issu des élections peut être légitime, alors que des élections rapides en Irak ne signifieraient sans doute que la victoire des Arabes chiites et ce, à force de leur supériorité numérique. Par conséquent, ce serait une victoire des organisations islamiques radicales qui y sont plus puissantes et beaucoup mieux organisées qu'ailleurs. Nul doute, que cela ne ferait que renforcer encore plus ces groupes terroristes qui y opèrent d'ores et déjà.

Une chose est claire que les Etats-Unis sont tombés dans un traquenard d'où ils ne pourront sans doute pas sortir à eux seuls. Tout naturellement, la question se pose: que doivent faire dans cette situation la Russie et les pays d'Europe? Certes, la première et la plus naturelle des réactions possibles serait, du moins pour la Russie , de se mettre à l'écart et de déclarer avec une certaine satisfaction: "Nous les avons avertis, mais ils ont négligé notre mise en garde, en décidant de faire tout par eux-mêmes - qu'ils règlent maintenant eux-mêmes tous leurs problèmes". Force est de reconnaître qu'une telle réaction serait naturelle et juste, mais tout à fait inadmissible. En effet, les Américains ont commis une très grosse erreur, en lançant, sans trop réfléchir, une action militaire unilatéraliste en Irak. Mais s'ils y essuient une défaite, ce serait encore pire. Autrement dit, s'ils sont obligés de s'en retirer définitivement à cause des pertes humaines inacceptables, pour cause de trop lourdes dépenses financières et des échecs tout aussi évidents dans la mise en ouvre du projet d'affirmation de la démocratie dans un pays isolé du Proche-Orient.

Evidemment, la politique pratiquée par les Etats-Unis peut ne pas plaire à tout le monde, et elle demande incontestablement des modifications, mais l'Amérique a été et reste un allié clé dans la lutte contre le terrorisme international, que ce soit pour l'Europe ou la Russie. Et si les USA essuient une défaite en Irak, ce sera notre défaite commune. Bien plus, les conséquences d'une telle défaite ne tarderaient à se faire sentir ni en Tchétchénie, ni à Moscou, ni à Paris ni dans d'autres capitales de l'Europe. Et c'est la chose que l'on ne doit admettre en aucun cas. Par conséquent, il faudra réfléchir au moyen de sortir en commun l'Amérique de ce traquenard où elle est tombée à cause de sa propre légèreté et de son aplomb par trop excessif.

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