Les bourreaux ne peuvent être réhabilités

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Au cours de la visite du premier ministre israélien Ariel Sharon à Moscou, le grand rabbin de Russie Berl Lazar, ainsi que Lev Livaiev, président de la Fédération des communautés juives de la CEI (Communauté des Etats Indépendants) et des pays baltes, Alla Guerber, présidente de la Fondation "Holocauste", Alexandre Brod, directeur du Bureau de Moscou pour les droits de l'homme, Efim Gologorski, président de l'Union internationale des associations publiques de Juifs, anciens prisonniers des camps nazis, lui ont remis une lettre dans laquelle ils commentent la décision des autorités de l'Estonie d'ériger un monument aux Estoniens qui ont combattu aux côtés de l'Allemagne hitlérienne. "Nous ne pouvons pas l'interpréter autrement que comme une tentative de réhabiliter le nazisme et de le glorifier. Cette tentative est loin d'être la première en Estonie et en Lettonie", lit-on dans la lettre. Evgueni Satanovski, président du Congrès juif russe, a exposé, au cours d'un entretien avec Marianna Belenkaia, commentatrice de RIA-Novosti, sa vision de ce qui se produit dans ces Etats baltes.

- Plusieurs dirigeants des organisations juives de Russie ont signé une lettre adressée au premier ministre israélien Ariel Sharon, dans laquelle ils lui demandent d'influer sur la situation en Lettonie et en Estonie où les criminels nazis sont considérés comme des héros. Que pensez-vous de cette initiative?

- La politique extérieure israélienne vise à empêcher la renaissance du nazisme dans le monde. Le ministère des Affaires étrangères d'Israël et d'éminents hommes politiques israéliens réagissent toujours avec courroux à toutes les manifestations de fascisme et d'antisémitisme dans quelque pays que ce soit. C'est leur devoir, ils n'ont pas besoin qu'on le leur rappelle. Mais je pense qu'Israël ne peut pas influer notablement sur les pays baltes. Il en est autrement de l'Union européenne et des Etats-Unis. C'est pourquoi le Congrès juif russe (CJR) a pris l'été dernier une série de mesures destinées à empêcher l'édification de ce monument aux soldats revêtus de l'uniforme SS pointant un fusil vers l'Est et avec l'inscription suivante: "A tous les combattants estoniens morts sur les champs de bataille de la Seconde guerre de libération pour la Patrie et pour l'Europe libre. 1940-1945". Nous avons demandé aux lobbies très importants en Europe et aux Etats-Unis de faire pression sur l'Estonie, ce qui a donné des résultats.

- Mais, peu probants, puisque les autorités de Pärnu ont décidé tout de même de commencer la construction du monument ...

- Rien ne se fait d'emblée. En été, les autorités estoniennes ont eu des problèmes dans leurs relations avec Washington et l'Union européenne à cause du monument, les autorités lettonnes ont eu des problèmes analogues. Si tel ou tel dirigeant local essaie de reprendre ce projet déjà rejeté, il faut continuer la lutte. Malheureusement, la tentative d'ériger le monument aux criminels nazis n'est qu'un maillon dans la politique de xénophobie appliquée par la Lettonie et l'Estonie.

Je tiens à citer un exemple. Au cours de la récente rencontre de la Fédération des communautés juives d'Europe qui s'est tenue à Moscou, seuls les représentants de la Lettonie et de l'Estonie ont émis des craintes à propos de l'enseignement du russe dans les écoles juives. Ce fait nous a frappés, car le russe est aujourd'hui la langue commune de la diaspora juive de toutes les ex-républiques de l'URSS, ainsi que des Juifs ex-soviétiques qui vivent en Israël, en Allemagne, aux Etats-Unis. Les écoles juives conservent les traditions de l'enseignement du russe. Cela est vrai non seulement en Russie, mais aussi dans les enclaves ethniques sur son territoire, par exemple, au Tatarstan et en Bachkirie où les écoles juives sont des îlots russophones. C'est la raison pour laquelle les écoles juives jouissent d'un grand prestige auprès de l'élite locale qui, malgré toutes les difficultés rencontrées dans les rapports avec le centre, veulent que leurs enfants connaissent non seulement leur langue maternelle et les langues européennes, mais aussi le russe. Mais les Juifs des pays baltes ont peur du russe. Lorsque nous leur en demandons la raison, ils disent qu'ils sont patriotes et qu'ils sont prêts à ne parler que l'estonien ou le letton. Ils craignent que le russe enseigné dans les écoles juives des pays baltes soit considéré comme un signe d'allégeance à Moscou, ce qui est lourd de conséquences dans les rapports de ces communautés avec les autorités locales. Ils craignent leurs gouvernements et ont peur de parler, de penser et d'élever leurs enfants comme ils le voudraient. Je ne crois pas qu'il y ait aujourd'hui, en plus de la Lettonie et de l'Estonie, des pays d'Europe où les Juifs se heurtent à des problèmes de ce genre. La Fédération des communautés juives d'Europe a l'intention de défendre les Juifs des pays baltes contre leur propre nationalisme "éclairé", qui fait que les parents juifs craignent l'enseignement du russe dans les écoles. Fait paradoxal, ce phénomène se produit dans des pays qui ont l'intention d'adhérer à la Communauté européenne. Non seulement les Juifs des pays baltes, mais aussi toute la population russophone de la Lettonie et de l'Estonie, indépendamment de leur appartenance ethnique, se heurtent à ces problèmes.

- Quelles peuvent être les conséquences de cette politique menée par les Etats baltes?

- En fin de compte, chaque pays glorifie ses héros. Si les SS sont des libérateurs pour certains, ils sont des bourreaux pour la majorité de l'humanité, et les bourreaux ne peuvent pas être réhabilités. Les Estoniens et les Lettons n'arrivent pas à le comprendre. Les raisons pour lesquelles les Baltes se sont prononcés contre le pouvoir soviétique sont compréhensibles, mais rien ne peut justifier les massacres de civils. La dékoulakisation (expropriation des paysans riches) a entraîné des milliers de personnes de diverses nationalités dans les rangs des collaborationnistes en URSS, mais personne, sauf les Lettons et les Estoniens, ne leur érige de monuments. Faut-il faire l'éloge des bourreaux? Nous gardons le souvenir de ceux qui ont anéanti le fascisme, mais nous n'érigeons pas de monuments à ceux qui ont annexé les pays baltes, qui ont déporté des innocents, dont de nombreux ont péri. En Russie, on n'érige pas de monuments aux tchékistes qui ont exécuté des aristocrates et des prêtres, des rabbins et des muftis, etc. La Russie a su flétrir cette étape de son histoire. La question est de savoir si les gouvernements des Etats baltes pourront se défaire de leur complexe d'infériorité, du syndrome de pays occupés? Si les peuples baltes comprennent que la lutte contre la puissance occupante n'a rien à voir avec la glorification des bourreaux, si les descendants de ceux qui ont tué des juifs et d'autres civils peuvent prendre conscience de leur responsabilité devant l'histoire, alors seulement les pays baltes deviendront une partie démocratique de l'Europe. Les gouvernements de Lettonie et d'Estonie doivent comprendre aujourd'hui à quelle époque ils vivent: dans l'Europe de 2003 ou de 1939?

- Quelle est l'option de l'Europe?

- L'Europe n'est pas non plus homogène, elle a des hommes politiques différents. Il y en a qui voudraient oublier l'Holocauste. Ils vivent toujours à l'époque de la "guerre froide", et les pays baltes sont toujours pour eux un tampon qui doit séparer l'Europe de la Russie sauvage. Mais d'autres hommes politiques se rendent compte des conséquences catastrophiques que pourrait avoir pour l'Europe la victoire de la xénophobie et du fascisme. Pour ces hommes politiques, l'Europe qui a oublié les leçons de l'Holocauste et les pays baltes qui glorifient les nazis ne sont nullement une partie de la maison européenne commune.

- Quel groupe d'hommes politiques l'emportera en fin de compte?

- Je suis très prudent dans mes pronostics, mais j'espère que l'avenir appartient au deuxième groupe. Certes, il serait naïf d'estimer que les ex-républiques baltes adopteront, après leur adhésion à la Communauté européenne, les valeurs humanistes libérales de la politique européenne contemporaine. Nous avons eu tort d'estimer que ceux qui ont connu l'époque de la xénophobie et des persécutons seront tolérants et humanistes.

- Pourquoi, à votre avis, est-il important de se souvenir aujourd'hui des leçons de l'Holocauste?

- La leçon principale de l'Holocauste est celle de la compassion envers autrui. Nous ne devons pas oublier comment un peuple a permis le massacre, sur son territoire, d'un autre peuple qui a vécu avec lui côte à côte des siècles durant. Personne, sauf les Allemands, n'a pris aujourd'hui conscience de sa culpabilité.

- Mais, par exemple, le gouvernement lituanien a présenté des excuses pour les crimes perpétrés sur son territoire pendant la Seconde Guerre mondiale ...

- L'essentiel, ce ne sont pas les excuses, car elles n'aideront ni ne ressusciteront personne. L'essentiel, c'est le repentir et la morale. La morale doit jouer, dans la vie de la société, un rôle non moindre que les questions relatives à la convertibilité de la monnaie nationale, à l'appartenance à l'OTAN ou à l'Union européenne. Le souvenir de l'Holocauste est une vaccination contre la haine, une vaccination obligatoire dans un pays où vivent les représentants de diverses nationalités. Elle doit se traduire par l'éducation des enfants. En ce qui concerne les descendants des victimes et ceux des bourreaux, il faut être honnête à leur égard. Le refus de chercher à comprendre l'origine de tels ou tels événements crée des prémisses pour la répétition des tragédies du passé.

- Si le gouvernement ne le comprend pas, que peut faire l'opinion publique qui n'a pas de moyens réels de faire pression sur les hommes politiques? Les intellectuels, doivent-ils chercher des lobbies? Quels doivent être les moyens d'agir?

- Certes, les intellectuels ne doivent pas se taire, ils ont le devoir moral de faire entendre leurs voix. A la fin des années 1980 et au début des années 1990, lorsque les problèmes de l'indépendance des républiques baltes se sont posés, Moscou, Saint-Pétersbourg, Kiev et Tbilissi ont compati au sort des Baltes, ne sachant pas que tous ceux qui les ont plaints et qui parlent le russe seraient considérés ensuite par les Baltes comme des occupants. Chacun doit répondre lui-même à la question de savoir s'il doit considérer la tragédie d'autrui comme sa propre tragédie et se demander ce qu'il doit faire pour prévenir une nouvelle tragédie.

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