Le partenariat spatial Russie-Europe

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Le début de la coopération entre l'Europe et la Russie dans le domaine de l'espace remonte à l'époque soviétique où elle était limitée aux programmes scientifiques dont le plus célèbre était celui de l'étude de la comète de Halley.

En 1986, lorsque la comète s'était une nouvelle fois rapprochée de la Terre, trois appareils ont été envoyés à sa rencontre : la sonde européenne Giotto et deux stations automatiques soviétiques Vega. Les deux petits engins japonais, Suisei et Sakigake, sont passés à une très grande distance de la comète et n'ont pas pu entrer en contact avec elle pour en étudier le noyau. Les Vega soviétiques étaient équipées d'instruments réalisés par les spécialistes et centres scientifiques de nombreux pays européens. Comme les deux stations devaient passer à proximité du noyau de la comète avant Giotto, elles pouvaient fournir des informations nécessaires à la rectification de la trajectoire de la sonde européenne. Ce n'était pas une mission facile mais elle a été remplie. La coopération a ainsi pris une dimension nouvelle. Désormais, une mission pouvait en aider une autre. A l'époque c'était un pas de géant.

Les potentialités de la coopération se sont multipliées lorsque la Russie a accédé à la souveraineté. Tous les pays membres de l'Agence spatiale européenne (ESA) se sont prononcés à l'unanimité pour une plus large coopération avec la Russie, devenue plus ouverte à ce genre de contacts.

A partir de 1993, l'ESA commence, de concert avec la Russie, à préparer et à réaliser des vols spatiaux pilotés. D'abord vers la station orbitale russe "MIR" et ensuite vers la Station spatiale internationale (ISS). Les expéditions de spationautes européens sur "MIR" en 1994 et 1995 (projets "Euromir-94" et "Euromir-96") ont eu un grand retentissement mondial outre qu'elles ont apporté des résultats scientifiques importants. Le premier spationaute européen à visiter la station "MIR" a été Ulf Merbold, qui a tourné autour de la Terre pendant un mois. Il a été suivi par Thomas Reiter qui a passé en orbite six mois et a effectué plusieurs sorties extravéhiculaires. Les expéditions vers "MIR" n'ont cessé jusqu'à la noyade de la station en 2000. Elle a reçu les visites de Claudie André-Deshays, Jean-François Clervoy, Jean-Loup Chrétien, Leopold Eyharts et aussi de Jean-Pierre Haigneré qui a inscrit à son actif le record européen de durée de séjour à bord de la station "MIR".

La construction de l'ISS inaugure une nouvelle étape de la coopération. En juillet 2000, la Russie achemine vers la station la première contribution de l'Europe en envoyant, avec son module "Zvezda", le système de gestion de données DMS-R qui, avec les autres instruments de direction et de navigation, continue toujours de servir de "cerveau" du segment russe de l'ISS. Un robot-manipulateur européen sera utilisé pour les travaux d'assemblage et d'entretien extérieur des éléments russes de l'infrastructure de la station.

Le segment russe a déjà reçu des visites de Claudie Andrée-Deshays (France), Roberto Vittori (Italie), Frank de Winne (Belgique). Les expéditions de courte durée de Pedro Duque (Espagne) et d'André Kuipers (Pays-Bas), initialement prévues pour avril et octobre 2003 respectivement, ont été retardées de six mois chacune à la suite de la catastrophe de Columbia.

Les spationautes européens continueront à se servir du vaisseau russe Soyouz-TM et de sa version perfectionnée Soyouz-TMA pour aller travailler sur l'ISS dans le cadre de l'accord passé avec Rosaviacosmos sur la participation de l'ESA aux vols en "régime de taxi".

Les vols pilotés sont un secteur important mais pas unique de la coopération entre l'Europe et la Russie qui embrasse aujourd'hui tous les domaines de la recherche spatiale. Pour réaliser ses projets scientifiques l'ESA profite des potentialités des fusées porteuses russes Soyouz et Proton qui se distinguent par leur fiabilité élevée. En octobre 2002, la fusée lourde Proton lancée depuis le cosmodrome de Baïkonour, a emporté dans l'espace l'observatoire astrophysique européen INTEGRAL, destiné à découvrir, à mesurer et à recueillir des informations sur les rayons gamma qui représentent la forme de rayonnement la plus puissante.

La décision d'employer à cet effet un lanceur russe Proton avait une motivation plus financière et politique que technique (sa fiabilité, la possibilité de placer l'appareil sur une orbite très haute, au-delà des ceintures de radiation, où il pourrait fonctionner en régime non-stop). Le lancement gratuit a permis de considérer INTEGRAL non pas comme une mission "fondamentale" (le type de projet le plus coûteux) mais comme une mission "moyenne", sans quoi les chances d'obtenir son financement par les pays membres auraient été bien maigres.

La partie russe en a eu sa part de bénéfices, elle aussi, en obtenant 27% du temps d'observation. A un moment où la réalisation des projets nationaux de la série "Spectre" menaçait d'être retardée de bien des années à cause de leur coût important, le projet INTEGRAL s'est avéré inestimable aux yeux des scientifiques.

Un autre exemple de coopération est fourni par le projet Mars Express. Cette fois il s'agissait à la fois du lancement et de l'élaboration d'instruments de bord. La sonde européenne a entrepris son voyage de six mois vers la planète rouge à bord d'une fusée russe Soyouz équipée d'un nouveau booster Frégate et les cinq instruments dont elle était bourrée (HRSC, OMEGA, PFS, ASPERA et SPICAM) étaient des dérivés directs de l'appareillage initialement conçus en 1996 conjointement par les chercheurs russes et européens pour une expédition russe vers Mars.

La Russie possède une riche expérience des vols interplanétaires. Pour l'Europe, Mars Express était la première mission de cette envergure. Comme Mars n'a jamais été un objectif facile à atteindre, des spécialistes russes ont été incorporés dans chacun des groupes de travail chargés de la gestion des équipements de la sonde et ils apportent leur contribution scientifique à la réalisation de ce projet européen.

La "planète rouge" n'a jamais cessé d'intriguer les scientifiques et la liste des expéditions spatiales martiennes est aujourd'hui impressionnante. A la fin du XXe siècle, l'expérience russe de séjour de longue durée dans les stations orbitales a permis d'imaginer un vol habité vers Mars. La préparation et la réalisation d'un tel projet permettront de mieux comprendre la nature de cette planète et de créer des technologies nouvelles indispensables à la recherche dans l'espace et sur terre. Ce sont les objectifs privilégiés du programme européen Aurora. Les spécialistes russes y apportent une contribution substantielle en effectuant différentes études pour concevoir les technologies clés nécessaires à une expédition humaine vers Mars. L'étape finale du programme doit être le débarquement de l'homme sur la planète à l'horizon de 2030.

En novembre 2005, un Soyouz russe sera utilisé pour lancer la sonde interplanétaire européenne Vénus Express équipée d'instruments analogues à ceux de Mars Express, créés également avec une large participation des chercheurs russes.

Un autre projet commun prometteur est la mission d'étude de la planète Mercure baptisée mission Bepi-Colombo. Un rôle important y revient à la Russie qui doit construire le module d'atterrissage qui devra se poser à la surface de la planète. Le projet européen sera ainsi plus intéressant et plus efficace que la mission américaine Messenger qui n'avait pas d'atterrisseur.

Les observations de la surface terrestre depuis l'espace sont un exemple de coopération d'importance exceptionnelle pour les deux parties. Le monitoring spatial des processus écologiques permet d'être constamment au courant de la situation et d'organiser les mesures nécessaires en cas de cataclysme naturels et de catastrophes techniques. L'année prochaine le satellite européen d'observation de la Terre Cryostat sera lancé depuis le cosmodrome de Plessetsk. Il aura pour mission principale d'analyser les calottes glaciaires de notre planète, l'un des indicateurs les plus importants des changements climatiques.

La coopération dans la mise en place d'un système global de navigation est elle aussi très prometteuse. L'Union européenne et l'ESA procèdent à la mise en oeuvre d'un tel système (Galilée) qui regroupera trente satellites. La Russie ne cesse de développer son système national GLONASS (système global de navigation par satellite). Toutes les conditions sont réunies pour que l'actuel échange d'idées sur ce problème soit concrétisé dans des projets communs.

Le nouvel Accord de coopération en matière de recherche et d'utilisation de l'espace extra-atmosphérique signé en février dernier confirme de façon éloquente l'aspiration des deux parties au partenariat. Conclu pour une période de dix ans, il constituera une nouvelle étape dans la coopération entre les entreprises et les organisations russes et ouest-européennes et donnera une nouvelle impulsion à leur travail commun sur les technologies avancées pour les systèmes spatiaux futurs.

Un exemple de ce partenariat est fourni par l'intention de l'Europe d'utiliser le lanceur russe Soyouz sur le cosmodrome de Kourou, en Guyane française, parallèlement à Ariane 5. Le lancement depuis le cosmodrome européen en Amérique du Sud de la fusée la plus universelle de toute l'histoire de la cosmonautique mondiale (appartenant à la célèbre famille des Vostok, Spoutnik et Molnya qui ont emporté dans l'espace le premier satellite de la Terre en 1957 et la première mission habitée du monde, celle de Youri Gagarine, en 1961) aura un impact énorme sur l'exploration de l'espace.

Soyouz a déjà fait ses preuves comme moyen excellent pour réaliser des missions européennes répondant à ses performances techniques qui complètent parfaitement celles d'Ariane 5 et de Vega. Le Centre spatial de Kourou, du fait qu'il se trouve près de l'équateur, lui permettra de déboucher sur le marché commercial des satellites de télécommunications et d'augmenter sensiblement la masse de la charge utile à placer sur une orbite géotransitoire en la portant à 3 tonnes au lieu de 1,7 tonne lorsque la fusée est lancée depuis Baïkonour. Le premier Soyouz sera lancé depuis Kourou dans la deuxième moitié de 2006.

Les normes de qualité élevées en vigueur au Centre spatial de Kourou et les caractéristiques parfaites de Soyouz permettront à la société Arianspace, spécialement créée pour commercialiser le lanceur russe, de s'offrir le monopole quasiment exclusif des lancements de satellites commerciaux d'une masse de trois tonnes au maximum. La croissance du nombre d'engins à lancer facilitera l'optimisation de leur couplage pour la fusée Ariane 5. Le résultat sera positif pour les deux lanceurs. Ainsi, un dénouement honorable sera trouvé à la crise actuelle du marché qui a affecté les aspects sectoriel et commercial des relations économiques et qui continue d'influer sur la demande de services de lancement.

Des années ont passé et les scientifiques et les spécialistes russes et européens ont appris à travailler ensemble, si bien qu'aujourd'hui il peut être question non seulement de lancements depuis le cosmodrome de Kourou mais aussi de l'élaboration, par des efforts communs, de différents éléments de lanceur, en premier lieu de systèmes de propulsion. Des négociations sont en cours, en premier lieu avec la France et l'Allemagne, sur la création d'un moteur à propergol liquide de la nouvelle génération. L'une des orientations empruntées est l'utilisation du gaz naturel liquéfié. Ce moteur à oxygène-méthane (préalablement baptisé "Volga") pourrait équiper les futurs trains de transport spatiaux européens. Il serait ainsi possible de réduire considérablement le coût de l'opération d'orbitalisation des satellites.

Malheureusement, les différences économiques et institutionnelles qui existent entre la Russie et l'Europe de l'Ouest continuent, en attendant, de retarder le processus de préparation d'un terrain d'actions paritaires dans ce secteur. Cependant, dans le monde multipolaire naissant, l'Europe et la Russie sont des alliées naturelles du fait de leur communauté culturelle, historique et géographique. Autant dire que l'exploration de l'espace cosmique et la création des technologies nécessaires à cette aventure ne sauraient se retrouver hors de cette réalité.

Y.Zaïtsev

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