Le ministre russe des Affaires étrangères, Igor Ivanov, est attendu à Kiev où il doit rencontrer son homologue ukrainien Konstantin Grichtchenko pour examiner ensemble un éventail de problèmes aigus dont le principal sera naturellement Touzla. Depuis un mois déjà cette île de 7 kilomètres de longueur et de 500 mètres de largeur située au milieu du détroit de Kertch met à l'épreuve les relations entre Moscou et Kiev. Et pour cause. Cependant, avant 1991 ce problème n'existait pratiquement pas. Que s'est-il donc passé ?
Après l'éclatement de l'Union Soviétique, la Russie et l'Ukraine sont devenues souveraines et le problème de la frontière a surgi naturellement. Du fait de sa situation géographique, Touzla est devenue l'élément clé de ce processus et de la détermination des statuts existants et futurs du détroit de Kertch et de la mer d'Azov. Un regard sur la carte éclaircira le problème : Touzla est le Gibraltar du détroit qui relie la mer Noire à celle d'Azov. Le chenal passe près de l'extrémité de l'île.
Le conflit a éclaté le 29 septembre lorsque les ouvriers russes ont entrepris de construire une digue de quatre kilomètres entre la presqu'île russe de Taman et Touzla. Les travaux ont été rendus nécessaires par les problèmes écologiques de la presqu'île. C'est que Touzla a été à une certaine époque un isthme naturel qui protégeait Taman des eaux salées de la mer Noire. Au milieu des années 1920 elles ont affouillé l'isthme et une île est née qui porte aujourd'hui son nom. La mer Noire s'est mise à ronger la rive de Taman. Les spécialistes affirment que sa voracité lui permet d'éroder trois mètres par an, sans parler de la menace permanente d'inondation.
Les pêcheurs ont également subi les injustices de la mer. Les poissons qui se massaient auparavant dans le golfe de Taman s'en sont allés par le canal qu'elle a creusé. Quand l'eau était douce, des poissons précieux - l'esturgeon et la sandre - y venaient du Kouban, mais lorsque le golfe s'est uni avec la mer Noire, l'eau est devenue salée et les poissons d'eau douce ont disparu du golfe.
Kiev qui considère Touzla comme une île ukrainienne a jugé que les actions des autorités russes portaient atteinte à l'intégrité territoriale de l'Ukraine et a envoyé d'urgence des troupes de gardes-frontières sur les lieux. De surcroît, les Ukrainiens ont déclenché une nouvelle étape d'exercices "préventifs" qui prévoyaient des tirs de missiles. Le président Leonid Koutchma qui a interrompu sa tournée latino-américaine, a déclaré qu'il assumait la responsabilité de l'ouverture, "le cas échéant", de tirs contre les Russes. Le 23 octobre la Rada suprême (parlement ukrainien) a décidé de demander l'aide de l'ONU et de l'OTAN, si la Russie continuait de construire sa digue.
Pour prévenir toute escalade du conflit frontalier, les premiers ministres russe et ukrainien, respectivement Mikhaïl Kassianov et Viktor Yanoukovitch, se sont rencontrés le 24 octobre à Moscou où ils ont convenu que les travaux de construction à la frontière russo-ukrainienne seraient arrêtés. En échange, Kiev a consenti à retirer ses unités de Touzla (ce qui n'a toujours pas été fait) et a accepté des négociations sur le statut de la mer d'Azov et du détroit de Kertch, ce que Moscou demandait depuis longtemps.
Le problème se ramène à ce que l'Ukraine réclame deux tiers environ de la mer d'Azov et le droit prioritaire de pêche et d'exploitation des ressources du plateau continental. C'est que le fond de la mer d'Azov contient 120 petits réservoirs de pétrole et de gaz exploitables. 7 gisements pétrogaziers ont été découverts à ce jour. Les ressources de la partie russe de la mer s'élèvent à 50 millions de tonnes de pétrole et à 150-200 milliards de mètres cubes de gaz.
Le point névralgique du problème est le détroit de Kertch. D'après Kiev, le chenal est situé dans les eaux ukrainiennes et tous les navires étrangers, dont naturellement les bateaux russes, doivent payer un droit de passage et de pilotage. A l'heure actuelle, entre huit mille et huit mille cinq cent bateaux empruntent le détroit tous les mois. Dans 65% des cas, il s'agit de navires russes ou de bateaux se rendant dans des ports russes, ce qui coûte à la Russie 15 à 16 millions de dollars par an. D'après le droit international, en cas de confirmation du statut intérieur du bassin, l'Ukraine et la Russie auront des droits égaux sur l'utilisation du détroit.
La Russie, toujours en conformité avec la pratique juridique internationale, propose de tracer la frontière par le fond de la mer et du détroit et de laisser les eaux en jouissance commune. L'Ukraine insiste sur le partage par la surface pour maintenir la situation actuelle.
L'une des solutions du problème consiste, selon les experts russes, à attribuer à la frontière dans la mer d'Azov un statut économique exceptionnel sous la juridiction des pays riverains, à savoir de la Russie et de l'Ukraine. Il serait alors réellement possible d'élaborer, sur la base de conventions bilatérales, des règles auxquelles seraient assujettis l'exercice des activités économiques et autres, la pêche, la navigation des navires étrangers par le chenal de la mer d'Azov et la protection de la frontière maritime en direction de la Turquie à la jonction des secteurs russe et ukrainien par les forces des deux pays.
La situation autour de Touzla reste cependant compliquée. On aurait visiblement tort d'attendre une percée ou un scoop de la visite du ministre russe à Kiev. L'essentiel est que Moscou et Kiev parviennent à un accord de principe pour résoudre par voie des négociations, aussi difficiles et prolongées qu'elles soient, le problème de la frontière et du statut de la mer d'Azov et du détroit de Kertch. Pour que Touzla ne devienne pas un Gibraltar dans les relations entre la Russie et l'Ukraine.