La puanteur frappe tous ceux qui s'approchent du Baïkal du sud, là où est située la petite ville de Baïkalsk. Attaquant le nez, elle épargne la vue : un immense diamant bleu d'eau pure entouré par les montagnes et par la taïga s'étale sous les yeux.
Certes, ces émanations d'hydrogène sulfuré n'ont rien à voir avec cette beauté parfaite. L'odeur infecte est répandue par le "furoncle" baïkalien, une usine de cellulose, celle qui empoisonne lentement mais sûrement depuis près de 40 ans déjà ce grand lac. Car le lac est vraiment grand : sa superficie est de 31 500 km, sa profondeur maximale est de 1 620 mètres et il représente 20% des réserves d'eau douce de la planète.
Le Baïkal, celle merveille de la nature et le plus grand réservoir d'eau douce de la planète est inscrit sur la liste du patrimoine universel dressée par l'UNESCO. Mais le lac aurait une autre mission, celle d'assainir et d'harmoniser l'Océan mondial. La biologiste Larissa Kokhova, présidente de la Fondation internationale "Baïkal patrimoine universel", affirme que le système écologique du lac possède tout - et dans des proportions harmonieuses - ce qui transforme son eau en "eau vivante". Naissant et se développant dans le Baïkal, les molécules H2O passe par plusieurs étapes de formation, se chargeant le plus naturellement du monde de "signes positifs" et de "signes négatifs", puis l'eau du Baïkal acquiert des propriétés magnétiques. Cette eau est ensuite emportée par l'Angara, l'unique cours d'eau sortant du lac, vers l'Enisseï, fleuve qui se jette dans l'Océan glacial arctique.
Ce lac étonnant est né il y a près de 700 millions d'années dans une immense fracture tectonique en forme de croissant. La nature aurait fait tout son possible pour dissimuler son trésor le plus loin possible de l'homme, enchâssé dans les montagnes de l'est de la Sibérie et au milieu d'inextricables forêts de conifères. Mais l'homme a profané le lac au milieu du XXe siècle, en construisant sur ses rives une usine de cellulose. A la fin des années 60, l'idée monstrueuse d'implanter cette unité a été approuvée par le numéro un du Kremlin, Nikita Khroutchev. A l'époque de la guerre froide, l'URSS rivalisait avec l'Occident partout et Moscou ne regardait pas trop dans le choix des moyens pour parvenir à ses fins.
Les idéologues et les réalisateurs du projet adoptaient une attitude pragmatique envers ce réservoir naturel, n'y voyant qu'une source d'eau extra-pure, pour ainsi dire distillée, indispensable à la production de l' "article 100", alors classé top secret, la cellulose à corde extrêmement solide. Le pays qui développait à l'époque des programmes dans le domaine de l'aviation supersonique et de l'espace en avait un besoin pressant.
L'opinion s'est mobilisée pour protéger le lac. De nombreux chercheurs, écrivains, personnalités publiques critiquaient le projet de construction de cette usine. Sergueï Guerassimov, réalisateur connu, a même tourné un film intitulé "Au bord du lac", qui a fortement sensibilisé l'opinion. Mais il y a avait aussi des opportunistes. Par exemple, on ne se souvient de l'académicien Nikolaï Javoronkov que comme de "celui qui a tué le Baïkal". Donnant, au nom de l'Académie des sciences de l'URSS, un avis positif concernant le projet d'usine, il a dit à Khrouchtchev, en lui désignant d'un signe de tête une bouteille d'eau minérale sur la table : "L'eau rejetée dans le lac sera plus pure que celle que vous buvez". "Allez-y", a acquiescé Khrouchtchev. C'est ainsi qu'a été réglé le sort du grand lac.
Mais l'académicien ne mentait pas : après avoir suivi tous les cycles de production, l'eau du Baïkal - 42 millions de mètres cubes par an - revient dans le lac parfaitement épurée. En tout état de cause, 7 experts de la Banque mondiale, des spécialistes suédois, norvégiens et finlandais de l'industrie de la cellulose qui ont visité Baïkalsk en 2002, ont affirmé à l'unanimité qu'il n'y avait nulle part dans le monde de système d'épuration des eaux plus efficace.
Mais la biologiste Kokhova assure que même ces très faibles quantités de chlore et de suspensions de bois qui trouvent le chemin du lac sont parfaitement à même à perturber la chaîne alimentaire fragile du Baïkal et l'écosystème du lac dans son ensemble. Par exemple, la population de l'épichoura, un petit crustacé endémique qui filtre inlassablement l'eau baïkalienne, manifeste dès à présent des signes de dégradation, ses ouïes et sa carapace ayant été affectées par la pollution.
Fabriquer de la cellulose suppose aussi des rejets dans l'atmosphère, des déchets visqueux et fétides s'accumulent dans des décanteurs (les boues de lignine avec des suspensions de dioxine). "En cas de fort séisme - le lac est situé dans une région à haute sismicité - ces boues ont toutes les chances de se retrouver dans le lac. Et alors une catastrophe écologique d'ampleur universelle se produira", dit Larissa Kokhova. Il y a pourtant, selon elle, un moyen radical de remédier à la situation : fermer et démanteler l'usine. Mais l'usine aujourd'hui est une propriété privée qui rapporte gros et on ne s'en séparera pas pour rien. La cellulose baïkalienne n'est plus au service de l'Espace : on en a produit des protections hygièniques.
En 1997, la Douma d'Etat a voté une loi sur le Baïkal. Aux termes de ce document, les activités de l'usine ont été rigoureusement limitées : il lui est interdit de se développer, d'augmenter ses rendements et de faire appel à des technologies périmées. L'entreprise est désormais placée devant un choix : soit fermer et quitter la zone du Baïkal, soit, conformément aux normes légales, implanter de nouvelles technologies garantissant un cycle fermé de production et coupant l'usine du lac. Ainsi, son impact négatif sur le Baïkal serait minimisé. Le conseil des directeurs a voté pour la seconde variante.
Mais ce scénario n'est toujours pas mis en oeuvre. La Banque mondiale, dans le cadre de son projet de gestion de l'environnement, a accepté d'octroyer un crédit avantageux. A une seule condition : cet argent ne doit servir qu'à des fins écologiques. Mais les problèmes du lac ont une autre source, la ville qui porte son nom, dont les rejets ménagers sont tout aussi nuisibles pour le Baïkal que les rejets industriels. Le premier ministre Mikhaïl Kassianov, qui s'est rendu à Baïkalsk, a ordonné de trouver de l'argent pour construire une station d'épuration. Le budget fédéral a accepté d'octroyer 30 millions de roubles en 2004. 50 millions de roubles ont été accordés par la région d'Irkoutsk (Baïkalsk est sur son territoire) et 1 million de dollars ont été promis par la Banque mondiale.
En même temps, le coût du projet est évalué à 7 millions de dollars. Le directeur du Programme russe d'organisation des investissements dans l'Environnement, Youri Maximenko, affirme que l'absence de fonds nécessaire freine le projet d'assistance écologique au Baïkal proposé par la BIRD. Le projet risque donc d'avorter. "D'une manière générale, dit-il, du point de vue du bon sens et de la gestion rationnelle du territoire, la ville et l'usine devraient être transférées quelque part ailleurs". Transférer une ville de 17 000 habitants ? Ce n'est pas réel. L'Etat ne serait pas de taille à régler un problème social et humanitaire d'une telle ampleur.
...Les romantiques ont donné au lac un autre nom : "l'oeil bleu de la planète". Lyrique, cette métaphore a aussi un sens pratique : c'est de la "prunelle" du Baïkal, les limnologistes, tels des spécialistes en iridodiagnostic, obtiennent les informations sur l'état des eaux de la planète et de son écologie en général. "Seule, la Russie ne viendra pas à bout du problème du lac. Il faut des efforts internationaux, et aussi des moyens et le contrôle internationaux. Notre Fondation est en lutte pour la réalisation de cette idée", estime la biologiste Kokhova.
Elève et assistante de feu l'académicien Grigori Galaïzia qui a consacré toute sa vie à l'étude et au sauvetage du Baïkal, Larissa Kokhova, optimiste, se plaît à répéter les paroles de son maître : "Le Baïkal incarne le génie du Créateur et son amour. Tant qu'on en parle, l'objet de son amour restera en vie".