"La musique de variétés a pratiquement disparu dans le pays", a déclaré en février dernier la célèbre chanteuse Larissa Dolina, membre du Conseil pour la culture et l'art près le président russe. Le public doit choisir entre "le mauvais et le pire", "des mannequins, des cuisiniers et les représentants d'autres métiers ont envahi la scène", tandis que les artistes professionnels talentueux sont "contraints de végéter dans le dénuement", affirme-t-elle.
Quoi qu'il en soit, les Russes de tous les âges aiment la musique de variétés. Ils lui pardonnent ses défauts et, dans leur majorité, préfèrent la "musique légère" russe à celle de l'étranger. Même les jeunes ne font pas exception à la règle: pour eux, les variétés russes et étrangères sont non pas une alternative, mais les deux côtés d'une seule médaille.
Il fut un temps où la musique étrangère était en Russie un "fruit défendu" qui semble toujours plus suave. Mais le régime politique ne fut jamais un obstacle insurmontable pour écouter la musique étrangère dans le pays. Le premier orchestre de jazz baptisé "Jazz-band excentrique" est né en URSS en 1922, lorsque le jeune art du nouvel Etat avait un penchant pour les expériences.
Dans les années 1930, la propagation de la musique "légère" de jazz née aux Etats-Unis, pays avec lequel l'URSS était en pleine confrontation, a été favorisée involontairement par ... Joseph Staline. Il a approuvé le film "Les joyeux Gars" (1934) de Grigori Alexandrov qui venait de revenir d'Hollywood. Le rôle principal y était interprété par Leonid Outessov, chef et vedette du "Tea-jazz", orchestre de jazz le plus célèbre du pays. Quatre ans plus tard, l'orchestre national de Jazz sous la direction de Matveï Blanter faisait son apparition dans le pays. L'orchestre d'Oleg Loundstrem est né dans les années 1950, période marquée par l'engouement général pour le jazz et le rock'n'roll. Ce "patriarche du jazz" dirige son orchestre jusqu'à ce jour.
Les Russes ont été initiés à la musique étrangère, de longues années durant, par le projet de télévision "Mélodies et rythmes des variétés étrangères". Ce qu'il n'a pas fait connaître parvenait de l'étranger sous forme d'enregistrements, parfois clandestinement, ou a été vendu à des prix exorbitants par des connaissances et a été dupliqué et redupliqué à l'infini.
La période 1960-1980 était "l'âge d'or" des variétés russes. Klavdia Chouljenko et Marc Bernes, vedettes des années de guerre, continuaient de chanter. Edita Piekha, Iossif Kobzon, Alla Pougatcheva, Sofia Rotaru et Lev Lechtchenko ont brillamment commencé leur carrière artistique et donnent toujours des concerts. Mouslim Magomaiev, artiste au talent incontesté de chanteur d'opéra, a également conquis les coeurs des amateurs des variétés.
La perestroïka a également apporté toute une pléiade d'artistes talentueux aux variétés russes. Certains d'entre eux, par exemple, Valeri Leontiev et Lajma Vajkule, ont jusqu'à présent des admirateurs fidèles. D'autres artistes, par exemple, Tamara Gverdtsiteli, font souvent des tournées à l'étranger. Entre 1970 et 1980, les jeunes adoraient les ensembles vocaux et instrumentaux originaux et informels, dont "Machina vremeni" ("La machine à remonter le temps"), groupe de rock apprécié par les intellectuels. A la fin des années 1980-1990, il a été évincé par "Aquarium" de Boris Grebenchtchikov qui a proposé au public non seulement des musiques de grande qualité, mais aussi des textes non dénués de sens.
Les voix des artistes, leur style et leur répertoire étaient jadis différents. Les vieilles chansons sont chaleureusement accueillies jusqu'à ce jour, ce qui a été prouvé par le projet en trois parties de la Première chaîne de télévision russe "Vieilles chansons sur l'essentiel" interprétées par des vedettes actuelles. Les ventes de cassettes audio et vidéo de "Vieilles chansons ..." à la fin des années 1990 ont battu des records de ventes. On entendait les enregistrements de ces "hits populaires" pratiquement partout.
"Aujourd'hui, le showbiz régente la variété et il est pratiquement impossible aux gens dotés d'un réel talent de musicien de s'imposer sur la scène", c'est ainsi que le célèbre poète Youri Entine caractérise la situation actuelle. Larissa Dolina ajoute: "Les médias ne soutiennent que les artistes les plus rentables". Le jazzman Gueorgui Garanian, patriarche de la variété, souligne: "La culture musicale a disparu". Les bons textes sont aussi rares, se plaignent les chanteurs chevronnés. L'art scénique n'est plus la condition nécessaire pour faire la carrière dans la variété. "On peut promouvoir n'importe quel chanteur, mais, s'il y a une bonne voix, cela coûtera moins cher", a fait remarquer un producteur influent du show-business.
Le projet de la Première chaîne de télévision "Fabrique de stars" applique, semble-t-il, ce principe. Ses dirigeants essaient de transformer en stars les jeunes aux grandes ambitions, mais ces stars ne sont conformes qu'à la notion contemporaine de ce terme. Leurs tournées n'attirent que les jeunes, admirateurs de l'émission "Fabrique de stars".
A la différence de l'époque soviétique, les artistes de variétés sont devenus innombrables. Mais la diversité des talents n'est pas observée. Ainsi, les groupes pop "Blestiachtchie" (Les Brillantes) et "Slivki" (Crème) se ressemblent comme deux gouttes d'eau. Le groupe "B-2" est devenu une copie du groupe "Moumii-trol" qui a représenté la Russie à un concours de l'Eurovision. Différents appâts sont employés par les artistes actuels pour captiver le public: un look insolite (le chanteur édenté Choura à la voix nasillarde devenu célèbre à la fin des années 1990, Filipp Kirkorov, l'un des rois de la variété, qui ne cesse de changer de look), ou bien le minimum de vêtements sur les artistes expérimentés et les "jeunes pousses", ou encore l'orientation sexuelle non traditionnelle. Cette orientation - réelle ou inventée à but publicitaire - a rendu célèbre le duo de jeunes filles "TATU" en Europe.
Les interprètes des chansons en argot des prisons, style préféré de la première génération de nouveaux riches russes, attirent le public par les textes vulgaires. Il est vrai, les autorités interdisent parfois les concerts des groupes qui abusent de grossièretés. Mais cela ne fait qu'accroître la popularité de ces chanteurs. On peut citer l'exemple du groupe "Leningrad" de Serguei Chnourov, favori des Russes de moins de 30 ans.
Sur cette toile de fond, la jeune fille talentueuse Alsou se distingue avantageusement: c'est la première chanteuse dans l'histoire du show-business russe à avoir conclu un contrat à long terme avec la compagnie "Universal" de renommée mondiale. Elle a l'intention de faire paraître une série d'albums anglophones. Le talent d'Alsou a été reconnu en Occident lorsqu'elle a occupé en 2000, à l'âge de 16 ans, la deuxième place au concours de l'Eurovision. Depuis, les célébrités mondiales, par exemple, Enrique Iglesias, chantent volontiers avec elle en duo. Un autre favori est Vitas qui a débuté en 2001: il a une voix au large diapason et son répertoire est assez riche.
Les artistes de variétés abusent actuellement du play-back, ce qui était inconcevable pour leurs prédécesseurs. Certains éminents artistes s'y opposent, notamment des chefs des groupes de rock Youri Chevtchouk et Constantin Kintchev, idoles des jeunes intellectuels des années 1990. C'est l'un des moyens de s'opposer à la pop, dans laquelle ils voient une culture de masse médiocre. Quoi qu'il en soit, les variétés ont réfuté la proposition du député de la Douma Iossif Kobzon de promulguer une loi obligeant les artistes à prévenir le public de l'utilisation du play-back.
Malgré les "défauts du travail", les leaders actuels du show business ont, selon les sondages, de nombreux admirateurs, dont 70 % ont moins de 40 ans. Les jeunes qui n'hésitent pas à acheter des billets très chers aux concerts de leurs idoles sont particulièrement actifs. La génération aînée préfère regarder à la télévision les concerts de leurs artistes préférés qui sont à présent retransmis presque chaque week end, sous divers prétextes. Si, autrefois, ils étaient diffusés à l'occasion des grandes fêtes officielles, maintenant, de plus en plus souvent, ils le sont à l'occasion des anniversaires des célébrités.
Les cassettes et les cédéroms avec des enregistrements des artistes russes et étrangers sont faciles à trouver et ils sont moins chers qu'en Europe. Les hit-parades à la radio, à la télévision et dans les journaux forment, pour beaucoup, l'opinion publique. Les jeunes font confiance à la chaîne de télévision MTV et à ses jeunes présentateurs.
Les chanteurs d'opéra comme les ténors du Bolchoï Serguei Lemechev et Ivan Kozlovski étaient jadis été portés aux nues, aujourd'hui, on vante Filipp Kirkorov et Nikolai Baskov, 27 ans, "ténor de la pop nationale". Les femmes de tous les âges se pâment en les entendant. Nikolai Baskov participe aux spectacles du Bolchoï, aux soirées corporatives et à tous les concerts de variétés tant soit peu importants. Cette aspiration de l'artiste à louvoyer entre le grand art et la pop lui a valu une comparaison, dans la presse, avec Anastassia Volotchkova qui fait de même dans le ballet.
Les autorités ont leurs propres prédilections en matière de variétés. L'orientation patriotique bénéficie surtout de leur bienveillance: l'ensemble "Lubé" de Nikolai Rastorgouiev, ainsi que Oleg Gazmanov, auteur et interprète de chansons empreintes de civisme pathétique. "Lubé" poétise les combattants des unités spéciales et les policiers, Oleg Gazmanov, les officiers russes.
Alla Pougatcheva, chanteuse numéro un, est considérée comme une classique. Il est vrai, ses activités principales consistent aujourd'hui non pas à développer l'art de l'interprétation, mais à accorder sa protection aux jeunes talents, à fabriquer des chaussures, des parfums et des chips. Désireux de maintenir leur célébrité déclinante, les artistes chantent dans les comédies musicales qui sont très bien accueillies par les habitants de la capitale. Ainsi, Filipp Kirkorov a participé au spectacle de music-hall "Chicago". Alexei Kortnev, l'un des idoles du rock des années 1990, a chanté dans les "Sorcières d'Eastwick" (The Witches of Eastwick).
Un autre moyen de gagner en popularité est de devenir présentateur d'émissions récréatives, comme l'ont fait Filipp Kirkorov et Nikolai Baskov.
En ce qui concerne les auteurs des musiques, le rôle de "compositeur numéro un" est brigué par Igor Kroutoï qui n'écrit pas seulement des chansons pour l'élite des variétés, mais produit aussi, depuis le début des années 1990, de grands projets musicaux sur les principales chaînes de télévision et organise des tournées d'artistes russes à l'étranger. Au milieu des années 1990, il a organisé les tournées de Michael Jackson à Moscou. Depuis, les chanteurs étrangers de variétés se produisent volontiers dans la capitale russe.
Pour déceler les jeunes talents, "il faut créer un conseil artistique spécial", estime Larissa Dolina. Les artistes talentueux "ne peuvent pas se passer de l'aide de l'Etat", ajoute-t-elle. Selon le ministre de la Culture Mikhail Chvydkoï, l'Etat doit "aider l'artiste à vivre dans les conditions du marché et, offrir, en même temps, un haut niveau de culture aux contribuables". Mais est-ce que les artistes de variétés veulent perfectionner leur maîtrise? La réponse n'est pas encore claire.
