Le conflit qui a éclaté entre Moscou et Kiev à cause de l'île de Touzla, plantée dans le détroit de Kertch reliant la mer d'Azov à la mer Noire, a été apparemment provoqué par l'absence, entre la Russie et l'Ukraine, d'un accord délimitant sur les cartes la frontière maritime entre les deux Etats. Mais en fait, il s'agit d'un conflit d'intérêts dans la région embrassant la mer d'Azov et la mer Noire.
Après l'éclatement de l'Union Soviétique, la Russie et l'Ukraine ont tenu plusieurs rounds de négociations sur la délimitation de la frontière entre les deux Etats. Le tronçon terrestre a été définitivement concerté en janvier 2003, mais le problème du détroit de Kertch et du statut de la mer d'Azov attend toujours une solution.
Une entente de principe sur le statut de la mer d'Azov était intervenue entre la Russie et l'Ukraine en février 1998 où les présidents Boris Eltsine et Leonid Koutchma avaient décidé d'un commun accord de considérer la mer comme une pièce d'eau intérieure des deux pays et d'effectuer conjointement le contrôle de l'utilisation de ses ressources et la gestion de la navigation, étant entendu que le détroit de Kertch restait partie intégrante du plan d'eau Azov-Kertch.
En décembre 1999, l'Ukraine et la Russie ouvrent un débat circonstancié sur les problèmes de la mer d'Azov et du détroit de Kertch. Moscou ne cesse d'insister sur l'idée de la pièce d'eau intérieure, l'Ukraine préconise la division parce que, de l'avis de Kiev, le détroit de Kertch et la mer d'Azov sont deux pièces d'eau différentes et doivent de ce fait être considérés séparément "pour définir la limite de la souveraineté des Etats riverains". L'argument avancé par Kiev est que la frontière ukraino-russe dans le détroit de Kertch existait déjà à l'époque soviétique. Moscou, au contraire, considère cette frontière comme une limite administrative et propose de régler le litige dans le respect des normes du droit international.
L'élément clé du bornage est l'île de Touzla, longue de 6,5 km et large de 500 m. Elle a été retirée du district de Temriouk, de la région de Krasnodar (Russie) et rattachée à la Crimée le 7 janvier 1941 par décret du présidium du Soviet Suprême de la R.S.F.S.R. Le 19 février 1954 la Crimée (la partie continentale de la péninsule) a été rattachée à la R.S.S. d'Ukraine. La zone terrestre et les eaux côtières relevaient toujours de la compétence du centre fédéral. Maintenant le contrôle du passage du détroit et des ressources naturelles dans ce secteur dépend de la façon dont sera résolu le problème de l'appartenance de Touzla.
Tous les ans neuf mille bateaux s'engagent dans le détroit de Kertch pour gagner, entre autres, les ports russes d'Azov, Rostov, Taganrog, Yeisk, Temriouk. Au cas où le bornage serait opéré comme le propose Kiev, Moscou perdrait le contrôle de la partie navigable du détroit.
D'autre part, 120 petits gisements pétrogaziers exploitables ont été découverts dans la mer d'Azov. Dans la partie russe de la mer, les réserves s'élèvent à 50 millions de tonnes de pétrole et à 150-200 milliards de mètres cubes de gaz, selon certaines estimations. Si Touzla était reconnue être un territoire ukrainien, Kiev contrôlerait 70% de la surface de la mer et aurait le droit prioritaire à l'exploitation des ressources du plateau continental et à la pêche.
Enfin, comme l'a fait observer le vice-ministre russe des Affaires étrangères Viatcheslav Troubnikov, "compte tenu de l'intention annoncée par Kiev d'entrer dans l'OTAN nous devons bien supputer les conséquences qu'une telle démarche de l'Ukraine pourrait avoir pour la zone Azov-Kertch et savoir sûrement comment le statut de pièce d'eau intérieure de la mer d'Azov serait concilié avec les engagements de l'Ukraine en sa qualité de membre de l'OTAN".
En 1992, Kiev a envoyé à l'ONU ses calculs des points de repère pour fixer les limites des eaux territoriales en mer d'Azov compte tenu de l'appartenance de la Touzla à l'Ukraine et les a confirmés en 2002 par une note diplomatique adressée au ministère des Affaires étrangères de la Fédération de Russie. Cela faisant, l'Ukraine a chaque fois évité toute discussion sur le fond du problème.
En septembre 2003, les autorités russes ont entrepris de construire une digue pour relier la péninsule de Taman à l'île de Touzla, ce qui peut objectivement modifier la situation en ce qui concerne le bornage dans cette région.
Tout porte à penser que dans les conditions actuelles une discussion concrète sur le problème de la mer d'Azov et du détroit de Kertch commencera aux cours des pourparlers que le ministre russe des Affaires étrangères, Igor Ivanov, s'apprête à entamer à Kiev. Les positions des deux pays ont également été confrontées au cours des contacts entre les premiers ministres russe et ukrainien le 24 octobre.