Les 23 et 24 octobre, à Madrid, se tiendra la conférence internationale sur la reconstruction de l'Irak, ou, selon une dénomination plus courante, la conférence des pays donateurs. Il vaudrait mieux, selon nous, parler de reconstruction au sens large du terme. En effet, avec ses riches réserves pétrolières, son important potentiel industriel et agricole, ses ressources humaines considérables, main-d'oeuvre de base et cadres dirigeants compris, l'Irak est parfaitement en mesure d'assurer lui-même à son peuple une vie digne, en tout cas à terme. Mais l'étape difficile d'aujourd'hui exige effectivement une aide internationale. Et la question qui se pose est celle des proportions, de la forme et des mécanismes de cette aide.
Il convient tout d'abord de rappeler l'essentiel, à savoir l'importance primordiale de la reconstruction économique et de la résolution des urgents problèmes humanitaires, même si le règlement politique de la crise ne se résume pas à ces deux éléments. Depuis la fin de la guerre en Irak, les résolutions successives du Conseil de sécurité de l'ONU vont justement dans ce sens.
La question revient souvent: l'adoption unanime de la résolution 1511 du 16 octobre par le Conseil de sécurité va-t-elle permettre d'augmenter le volume des dons attendus à la conférence de Madrid? Tout porte à croire que les initiateurs de la résolution en question visaient justement un tel objectif.
La résolution 1511 résulte de difficiles compromis et de longs débats politiques au plus haut niveau. La Russie a joué un rôle clé dans la recherche de compromis. Et chaque pays a accepté certaines concessions. Le premier projet de résolution, présenté par les Etats-Unis en septembre, a subi pas moins de cinq réécritures. Et la version finale diffère fondamentalement, et par le fond et par la forme, de la version initiale.
Certes, comme tout compromis, la résolution finalement adoptée est loin d'être idéale. Elle marque un progrès par rapport à la résolution 1483 adoptée en mai, mais nous aurions préféré des formules plus claires et précises quant au règlement politique de la situation et au rôle de l'ONU dans ce processus. Et les mêmes remarques valent pour les aspects économiques et humanitaires abordés par la nouvelle résolution.
Le succès des efforts internationaux en matière de reconstruction économique en Irak dépend d'un minimum de conditions objectives indispensables à assurer. Or cette tâche est loin d'être accomplie pour l'instant, au moins pour trois raisons.
Tout d'abord, la sécurité n'est toujours pas garantie, ce qui empêche la marche normale du processus de relèvement.
En second lieu, les activités économiques et financières manquent de transparence en Irak. Il n'existe pas de règles précises et compréhensibles concernant le travail des compagnies étrangères sur le marché irakien. Personne ne peut garantir le respect des principes d'égalité en droits et de loyale concurrence.
Enfin, l'assurance d'une continuité maximale semble également importante. Nous ne commençons pas de zéro notre travail en Irak. Le programme humanitaire "Pétrole contre nourriture", même compte tenu de ses limites, a cependant aidé le peuple irakien à survivre dans les conditions du blocus économique, assurant la satisfaction minimale des besoins humanitaires et économiques du pays. Ce programme est en train de s'achever, mais les approvisionnements encore prévus dans les prochains mois, pour un montant de 7 milliards de dollars, devraient encore jouer un rôle majeur dans le redressement de l'Irak.
Les entreprises russes ont activement participé au programme "Pétrole contre nourriture", dont l'arrêt devrait leur faire perdre de l'argent. Le ministère russe des Affaires étrangères oeuvre justement pour réduire au minimum ces pertes. Aujourd'hui, 75% des contrats conclus avec les compagnies russes dans le cadre du programme de l'ONU sont considérés comme prioritaires et seront donc sans doute réalisés.
Fin octobre, ce programme sera définitivement abandonné. Notre tâche est d'accroître le "niveau de priorité" des contrats russes d'ici cette date.
Concernant les contrats non financés, à nos yeux, il ne serait pas justifié de les abandonner trop vite. Nombre d'entre eux peuvent concourir au rétablissement de l'économie irakienne. Et nous tâcherons d'obtenir la réalisation de ces contrats, tant à la conférence de Madrid qu'au cours de nos diverses rencontres avec nos partenaires. Quant à leur financement, il pourrait passer par le Fonds de développement pour l'Irak.
D'ailleurs, en ce qui concerne ce Fonds, qu'il nous soit permis d'exprimer notre surprise devant l'absence durable de contrôle sur l'activité de ce Fonds, le Conseil international de consultation et de contrôle, prévu à cette fin par la résolution 1483 de l'ONU, n'ayant toujours pas été mis en place, et aucun audit n'ayant encore été lancé. La résolution 1511 rappelle à nouveau la nécessité du contrôle, toujours sans résultat. C'est peut-être un détail, mais ce genre de détail nuit au climat de confiance et risque de décourager les éventuels donateurs.
Le Groupe des Nations Unies pour le développement et la Banque mondiale ont préparé un rapport volumineux destiné à être présenté à la conférence de Madrid. Ce rapport aide à cerner les tâches prioritaires dans le cadre du rétablissement de l'économie irakienne. Mais il reste des questions.
Certaines estimations paraissent discutables, notamment celle qui fixe à seulement 2 milliards de dollars la part des revenus de l'exportation du pétrole irakien (autour de 12 milliards au total d'ici 2004) destinée à la reconstruction économique du pays. D'autres chiffres, concernant d'autres secteurs, méritent également plus ample explication. Il conviendrait, en outre, de définir plus clairement les sphères d'investissement prioritaires, au premier rang desquelles devraient figurer les sphères fondamentales pour la normalisation, contribuant par exemple à la création de nouveaux emplois. Cette remarque concerne en particulier la branche du pétrole, non évoquée dans le rapport. Nous attendons des estimations plus détaillées quant à cette question.
En d'autres termes, ni la résolution 1511 du Conseil de sécurité, ni les documents de la conférence de Madrid ne font pleine lumière sur les problèmes de la reconstruction de l'après-guerre. Dans ces conditions, la Russie n'a pas l'intention de se proclamer pays donateur à Madrid. Cependant, le soutien à l'Irak ne se réduit pas obligatoirement à une contribution financière sous forme de dons.
Les entreprises russes ont une riche expérience de collaboration avec les partenaires irakiens dans de vastes projets d'investissement à caractère économique et humanitaire. Il nous semble que ce savoir-faire pourrait être utilisé dans l'intérêt de la reconstruction irakienne.
Il s'agit de sphères telles que l'industrie pétrolière, l'énergie, l'irrigation, l'approvisionnement en eau, les transports, la création d'infrastructures de production diverses. De nombreuses installations de ce type ont été construites avec l'aide de la Russie et sont équipées de matériel russe. Il est beaucoup plus facile et moins coûteux de restaurer et moderniser celui-ci que de renouveler complètement l'équipement.
Citons quelques exemples concrets de tels projets d'investissement. En cas de remise en marche de l'exploitation du pétrole de Kurne-2, près de 3 milliards de dollars d'investissement pourraient être obtenus dans les premières sept années. Et de 350 à 400 millions supplémentaires pourraient être investis dans l'équipement d'autres gisements irakiens. Or le volume total des possibles investissements russes en Irak ne se limite évidemment pas à ces seuls chiffres.
En un mot, nous sommes ouverts à la collaboration et désireux de proposer nos investissements et notre aide gratuite. Mais, alors que l'Irak vise à restaurer sa place sur la scène internationale, nous attendons de ce pays qu'il confirme les obligations prises en vertu des contrats conclus antérieurement.
De son côté, le ministère russe des Affaires étrangères et notre ambassade à Bagdad continuent de soutenir les entreprises russes dans leur travail en Irak. Nous comprenons parfaitement la nouveauté radicale de la situation en Irak et sommes décidés à fournir un travail constructif dans les conditions de l'après-guerre.
La conférence de Madrid marquera certainement une étape dans la reconstruction de l'Irak. Il est bien qu'elle ait lieu, même si ces deux jours de discussions ne vont pas décider du sort de l'économie irakienne.