Le 14 octobre, la Douma (chambre basse du Parlement russe) a voté une déclaration concernant les "violations grossières des droits de l'homme et des minorités ethniques en Lettonie". Ce document reflète la préoccupation ancienne de la société et de la classe politique russes envers les problèmes que rencontrent les russophones dans cette république balte.
Depuis l'indépendance lettone de 1991, un tiers des habitants de ce nouveau pays ne peuvent ni se faire naturaliser, ni participer aux élections, quel qu'en soit le niveau. Dans un pays où le russe est langue maternelle pour 36 % de la population, cette langue est exclue non seulement des universités mais aussi de l'école secondaire. Les soi-disant "non-citoyens" se heurtent à des discriminations professionnelles de toutes sortes. Enfin, impossible de rester indifférent aux cas d'expulsion du pays de personnes nées et ayant vécu toute leur vie en Lettonie.
Tout ceci suscite depuis longtemps l'indignation de l'opinion russe, mais l'Europe, dans les structures politiques et économiques de laquelle Riga rêve de s'intégrer, préférait jusque-là fermer les yeux sur les discriminations dont faisaient l'objet les "non-citoyens" de Lettonie.
Non sans les pressions de Moscou et d'organisations de défense des droits de l'Homme, les hommes politiques européens ont enfin tourné leurs regards vers le système letton de discrimination de la population selon des critères linguistiques, ethniques et citoyens.
Le 12 octobre, la Cour européenne des droits de l'homme de Strasbourg statuait sur l'un de ces cas. Tatiana Slivenko, ex-habitante de Lettonie, a accusé l'Etat letton de l'avoir illicitement privée, il y a neuf ans, de son statut de résidente permanente et de l'avoir expulsée du pays. Les juges ont reconnu Riga coupable de violation du droit à la vie familiale et privée, commettant ainsi une discrimination à l'égard des Slivenko. La Cour a obligé l'Etat letton à verser une indemnisation de 20 000 euros à Tatiana et à sa fille Carine, ainsi qu'à leur restituer leur permis de séjour et leur appartement. Au cours de ce procès, la Russie est intervenue en qualité de tiers-arbitre.
La victoire de Tatiana ouvrira la voie de la Cour de Strasbourg à plusieurs milliers de personnes persécutés en Lettonie. D'après les organisations de défense des droits de l'Homme, près de 18 000 plaignants s'apprêteraient à saisir la justice européenne.
Cependant, le verdict de la Cour européenne n'a guère encouragé ceux qui connaissent de l'intérieur le système de l'Etat letton. De l'avis de Janis Jurkans, leader du bloc politique letton "Pour les droits de l'Homme dans une Lettonie unie", ce jugement ne devrait pas avoir d'effets notables sur la politique officielle de Riga. "Notre Etat agit comme bon lui semble, d'après les lois qu'il s'édicte pour lui-même", dit-il.
Les organisations de défense des droits de l'homme lettones et russes citent d'innombrables cas de poursuites arbitraires contre des "non-citoyens", ou de répression politique contre ceux qui osent encore défendre leurs droits en Lettonie. Pour avoir remis une pétition au commissaire du Conseil de l'Europe pour les droits de l'Homme, Alvaro Gil-Robles, lors de sa visite dans la capitale lettonne, les écoliers russes ont été gardés à vue pendant quelques heures dans un bureau de police. Une enquête disciplinaire a été lancée contre les élèves de grandes classes qui avaient manifesté devant l'édifice de la Cour à Strasbourg, histoire d'éclaircir qui avait financé le voyage et comment il avait bien pu avoir lieu. S'étant rendu à Moscou à une rencontre avec le président Poutine, un autre groupe d'écoliers risque de s'attirer des sanctions pour "absence injustifiée", alors que des "mesures administratives" menacent le directeur de leur école.
Sur la base des normes européennes, le ministère russe des Affaires étrangères est résolu à obtenir la garantie des droits des russophones de Lettonie, aussi bien par des négociations bilatérales qu'au sein des organisations internationales. En lien avec l'entrée prévue de la Lettonie dans l'Union européenne, les diplomates ont l'intention de soulever ces questions dans le cadre du dialogue politique Russie - UE. Une fois adhérée à l'Union européenne, l'Accord sur le partenariat et la coopération entre Bruxelles et Moscou deviendra contraignant pour la République balte également.
De toute façon, tant que la situation des russophones en Lettonie ne s'améliore pas, inutile d'espérer une amélioration dans les rapports entre la Russie et sa voisine lettone.