Anne de Kiev, la Diane russe

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Comme ses soeurs, elle savait lire et écrire, mais aussi monter à cheval et tirer à l'arc. Elle adorait aussi la chasse. Fille de son temps, la jeune princesse était habituée à la guerre, au combat et à la mort. Diane russe, elle avait dans sa chambre un arc. Elle n'avait pas peur de l'inconnu.

Une petite ambassade française accompagnée d'un détachement de garde et conduite par Roger, évêque de Châlon, arriva à Kiev en 1048. Le voyage de la France en Russie, à cheval, prit plusieurs mois. A la frontière, à deux jours de route de Kiev, des nobles envoyés par le prince l'accueillirent. L'interprète expliqua l'objectif de cette visite: le roi de France Henri I demandait la main de la fille cadette du grand prince de Kiev Yaroslav, Anne.

Arrêtons-nous pour expliquer les circonstances insolites qui ont poussé un roi de France à demander en mariage une jeune princesse russe.

Fils du grand prince Vladimir surnommé le Beau Soleil, sous lequel la Russie fut christianisée, Yaroslav (Vladimir eut 12 fils de ses six femmes) monta sur le trône à l'issue d'une lutte sanglante pour le pouvoir qui éclata au lendemain de la mort de son père. En un mois, Sviatopolk, fils adoptif du Beau-Soleil, tua deux de ses frères et envoya des assassins au troisième. Yaroslav fit de même, mais il ne "réussit" à en tuer qu'un, Boris, dont la tête lui fut envoyée à Veliki Novgorod.

Pas d'armistice, pas de partage équitable. Chacun voulait régner en souverain à Kiev. Une guerre sanglante dura plus de quatre ans, et Yaroslav, surnommé plus tard le Sage, remporta la victoire. C'était un despote cruel, mais aussi un homme très instruit pour son époque. Il avait une grande bibliothèque et parlait plusieurs langues.

Marié à la princesse suédoise Ingegerd, il avait trois filles d'une grande beauté. Vraiment ?.. Il y a tout lieu de l'affirmer. Les légendes sur la beauté des trois princesses dans lesquelles le sang nordique se mélangea heureusement au sang slave, nous sont parvenues presque un millier d'années après leur disparition.

L'aînée s'appelait Elisabeth, la puînée Agmunda et la cadette Anne.

Le prince norvégien Harald s'éprit pour l'aînée. Jeune homme, il quitta le Nord pour aller à Kiev où il se mit au service de Yaroslav. Incapable de contenir ses sentiments, il demanda la main d'Elisabeth. Celle-ci lui refusa net, disant qu'elle ne donnerait son coeur qu'à un héros, à un guerrier couronné de gloire.

Une réponse qui en dit long: une jeune fille russe ne donne son coeur qu'à la force.

Le jeune homme décida de prouver à Elisabeth qu'il serait digne de son amour. En conformité avec la tradition des chevaliers du Moyen-Age, Harald quitta la cour de Yaroslav pour aller d'abord à Constantinople, puis guerroya en Afrique et en Sicile. C'est là qu'il mérita le surnom de Hardi.

Mais il était aussi poète.

Nous connaissons ses vers touchants qu'il fit parvenir à Elisabeth à Kiev.

Les voici, traduits du norvégien:

Nous sillonnions les mers orageuses

Loin de notre patrie bien-aimée!

Sur terre et sur l'onde nous combattions cruellement,

Assujettissant la terre et la mer.

Mais la fille russe méprise Harald.

J'ai passé ma jeunesse dans les batailles,

Me hâtant à la rencontre des ennemeris,

Ne craignant pas les flèches.

Mais en vain...)

Ce refrain triste ponctue le chant où Harald le Hardi décrit ses batailles terrestres et navales, ses combats dans le désert lors d'une tempête de sable, les mêlées dans la neige où, sur ses skis, l'arc entre les mains il se précipitait sur ses ennemis. Est-il besoin de dire que seule une jeune fille hors du commun pouvait mériter ce sentiment ardent?

Finalement, sa gloire parvint jusqu'en Russie et lorsque, quelques années après, il se jeta aux pieds de sa bien-aimée, Elisabeth accepta de devenir l'épouse de Harald, bientôt roi de Norvège.

La deuxième fille de Yaroslav se maria au roi de Hongrie André Ier. Vint le tour de la fille cadette et aimée du prince, Anne, qui avait alors 23 ans.

Comme ses soeurs, elle savait lire et écrire, mais aussi monter à cheval et tirer à l'arc. Elle adorait aussi la chasse. Fille de son temps, la jeune princesse était habituée à la guerre, au combat et à la mort. Sa ville natale de Kiev faisait l'objet d'incessantes attaques de nomades venus des steppes, les Petchénègues, et la princesse était prête à tout. Eduquée selon les préceptes rigoureux d'un père dévot, elle était vierge et le roi de France obtenait pour femme une jeune fille courageuse, forte et belle.

Mais voulait-elle vraiment aller à Paris? Il est clair qu'au XIe siècle, s'opposer aux conseils de son père était impensable. Elle avait peut-être peur de quitter sa ville natale. A l'époque, les distances étaient énormes et la jeune fille et son père vieillissant comprenaient bien qu'ils ne se reverraient plus. D'autre part, elle devait se convertir au catholicisme, tout comme sa mère, la Suédoise Ingegerd, rebaptisée Irène une fois devenue chrétienne orthodoxe.

En un mot, Anne Yaroslavna, était prête à aller dans un pays inconnu, à se marier à l'homme dont elle ne savait rien du tout sauf qu'il était le roi de France et qui était son aîné de 17 ans.

Diane russe, elle avait dans sa chambre un arc. Elle n'avait pas peur de l'inconnu.

...Le roi Henri Ier monte sur le trône à la mort de son frère Hugue III, mais du vivant de son père, à Reims, en 1026, année où Anna Yaroslavna n'avait qu'un an. Cette intronisation précoce s'inscrivait parfaitement dans les règles de cette époque tumultueuse, celle de guerres féodales incessantes de tous contre tous, où le pouvoir devait être maintenu à tout prix.

Lorsque son père Robert II le Pieux décéda en 1031, la mère d'Henri, Constance d'Arles, déclara la guerre à son propre fils, souhaitant voir sur le trône son fils préféré, Robert. Cette guerre prit plus d'un an, avant qu'Henri n'achetât la paix, accordant à son frère cadet la plus grosse perle de sa couronne, la Bourgogne.

La guerre contre sa mère et son frère était le premier grand malheur du roi, mais pas le dernier. Il avait déjà été marié à deux reprises, mais ni sa première femme, Mathilde de Germanie, ni la deuxième, elle aussi Mathilde, mais de Frisie, ne purent lui donner de fils. Durant 12 ans, le roi resta sans enfants! Sans héritier mâle, sa situation devenait désespérée.

Mais ce n'était pas tout. Le Pape, souverain pontif et chef de l'Eglise catholique, à l'époque gouverneur non couronné de toute l'Europe, ne reconnaissait pas le mariage du père défunt d'Henri Ier qui avait épousé sa parente de la quatrième génération. Chassant le père de son trône, le Pape pouvait-il reconnaître comme sacrés les droits à ce même trône de son fils, fruit d'un abominable inceste entre, au fond, un frère et une soeur?

Voilà quel noeud gordien Henri Ier tentait de trancher en envoyant son ambassade vers la lointaine ville de Kiev. Il voulait éviter le pêché d'inceste.

Un mariage avec la fille de Yaroslav était le gage de l'assistance d'un Etat fort, alors que les deux soeurs aînées d'Anne, respectivement reines de Hongrie et de Norvège, rendaient cette alliance encore plus redoutable. N'oublions pas qu'une soeur de Yaroslav était l'épouse du roi de Pologne Kazimir, et le prince de Kiev lui avait donné une dot colossale en or, en argent, en pierres précieuses et en selles de cheval ornées de perles. A Paris, cette largesse n'était pas oubliée. Henri Ier comptait profiter de la dot de la princesse russe pour financer ses guerres interminables contre ses vassaux.

Eh bien, en 1036, la jeune princesse monte à cheval et part pour Paris. Pour Henri, elle devait être une sauvage, alors que de Paris, Kiev semblait un grand village russe.

Mais au XIe siècle, la différence entre les deux villes n'était pas grande. A l'époque de Yaroslav le Sage, Kiev était la capitale d'un grand Etat aux marches orientales de l'Europe. La Russie ancienne occupait un territoire équivalant à neuf fois la France. Yaroslav entoura la ville d'une puissante fortification, construit de belles églises, ouvrit une école fréquentée par 300 enfants, une Sorbonne russe. Il créa une école de traducteurs - pour traduire les livres sacrés du grec en slavon, devint le premier législateur: son Code de lois devança de 7 siècles celui de Napoléon!

Sa fille cadette lui emprunta ses meilleurs traits: courage, intelligence souple et pratique, fermeté, et aussi sa capacité de parler plusieurs langues. Durant le voyage de Kiev à Paris, Anne appris les bases du français; quelques années plus tard, elle parlait et écrivait couramment cette langue.

L'essentiel, elle donna aux Capets un héritier, le futur roi de France Philippe Ier.

En France, un sort étonnant l'attendait. Convertie au catholicisme et épousant à Reims Henri Ier, Anne de Russie fit le voeu de fonder, en cas de couches heureuses, le monastère Saint-Vincent à Senlis, ce qu'elle fit après avoir mis au monde l'héritier. La jeune femme sut devenir une alliée sûre pour son mari dans ses luttes exténuantes contre sa mère, son frère et l'orgueilleux Guillaume, duc de Normandie. Elle lui donna encore deux garçons. Lorsque Henri Ier mourut en 1060 à Vitry, elle avait déjà 35 ans. La vie, semblait-il, était finie pour elle. Le jeune Philippe était déjà roi, et Anne prit le voile dans le couvent qu'elle avait fondé.

Mais étoile trop brillante au firmament de la France, elle ne put s'effacer sans laisser de trace dans les ombres de Saint-Vincent! Son destin fut réécrit d'après les canons d'un roman de chevalerie: deux ans après, la reine est enlevée par le comte de Crépy. Qui plus est, il épouse la veuve du roi et la mère du nouveau souverain. Le Pape maudit leur mariage, mais les époux sont heureux: leur alliance dure 12 ans.

Alors que Philippe était jeune garçon, régente de France elle apposait sa signature au bas de tous les textes officiels après celle de Philippe. Une "carrière" vertigineuse pour une Diane russe.

Anne de Russie ne survécut que d'un an à son deuxième époux. En 1075 elle s'éteignait, à 50 ans, dans la fleur de l'âge pour nous.

...Sur un portait réécrit de son image sculptée sur le portail de Saint-Vincent, nous voyons une jeune femme charmante au nez effilé, avec de grands yeux expressifs et un sourire aux lèvres. Elle porte la couronne de reine de France d'où s'échappent des cheveux frisés à la mode de l'époque. De grosses perles ornent ses oreilles, sur son cou découvert nous distinguons une petite croix accrochée à un fil de pierres précieuses. ...Elle est pleine de vie et de charme.

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