Une nouvelle monnaie est mise en circulation en Irak. Les Américains ont décidé de remplacer les anciennes coupures à l'effigie de Saddam Hussein abhorré. Changer de monnaie n'est pas difficile. Par contre, mettre de l'ordre dans le pays qui a été précipité dans le chaos par la guerre et l'occupation est bien plus malaisé. Le déchaînement de la criminalité en Irak a atteint une telle ampleur que nombreuses sont les personnes à se souvenir avec nostalgie du régime de Saddam Hussein, lorsque la vie n'était, certes, pas facile, mais tranquille. A présent, une nouvelle monnaie leur est proposée en tant que symbole de l'Irak nouveau.
Cependant, la situation en Irak est de plus en plus alarmante. Le pays est au bord d'un conflit interreligieux et interethnique. En fait, l'Irak est divisé en trois zones - le Nord, le Centre et le Sud - contrôlées, respectivement, par les Kurdes, les sunnites et les chiites. Qui plus est, les rapports entre ces trois groupes qui ne se distinguaient pas par la tolérance sous Saddam Hussein se sont envenimés aujourd'hui à l'extrême. Les Kurdes rêvent d'avoir leur propre Etat, le Kurdistan, dont la fondation ferait exploser toute la région. Les chiites qui sont majoritaires en Irak ont l'intention de créer un Etat islamique à l'instar de l'Iran. D'ailleurs, la frontière avec l'Iran est aujourd'hui ouverte, par conséquent, les leaders spirituels chiites - les ayatollahs - chassés par Saddam reviennent en Irak, en attisant les esprits séparatistes de leurs "ouailles". Quant aux sunnites, qui avaient une situation privilégiée à l'époque de Saddam Hussein, ils voudraient certainement le faire revenir, mais comment?
Il sera très difficile de conserver l'intégrité de l'Etat irakien dans ces conditions. Pour éviter la division définitive en trois parties, il faudra, peut-être, créer un Etat fédéral. Cela suppose l'existence d'un centre fort, mais ce dernier est inexistant. Le gouvernement intérimaire de l'Irak formé par les Américains n'est apprécié par aucun des groupes ethniques. Il ne gouverne ni ne peut gouverner le pays. Il faut un gouvernement de confiance nationale, mais pour le former, il faut tenir des élections. Une consultation populaire est-elle envisageable dans un pays occupé où chaque Irakien détient probablement des armes? L'armée irakienne forte d'un demi-million d'hommes s'est littéralement "fondue" parmi les civils, mais elle n'a pas été désarmée. Compte tenu de son mécontentement face à la situation qui s'est créée et à la perte du statut particulier dont bénéficiaient les officiers sous Saddam, il n'est pas difficile de comprendre que les militaires en opposition représenteront une menace permanente aussi bien pour les occupants, qui ne se sentent nullement en sécurité, que pour leurs protégés.
Les Etats-Unis et la Grande-Bretagne se trouvent dans une impasse d'où ils veulent sortir à l'aide de l'ONU, de sa force multinationale et grâce à la contribution économique à la reconstruction du pays qu'ils ont eux-mêmes ruiné. Mais le projet américain de résolution de l'ONU sur l'Irak n'enthousiasme guère la Russie, l'Allemagne et la France. Les Etats-Unis veulent que la force multinationale en Irak soit subordonnée au commandement américain. Mais si la France et l'Allemagne introduisent leurs casques bleus en Irak, Paris et Berlin sont catégoriquement opposés à la subordination de leurs troupes aux Américains. Moscou partage cet avis, estimant que l'objectif principal de la communauté mondiale en Irak est de parvenir dans les plus brefs délais au règlement politique, de rassembler toutes les forces saines du pays, de créer des conditions propices à la tenue d'élections et à la libre consultation du peuple irakien. De ce point de vue, il est impossible de qualifier d'optimal, même d'acceptable le projet américain de résolution sur l'Irak. Il ne réserve pas à l'ONU le rôle central dans le règlement politique en Irak, en remettant ainsi en cause toute possibilité du règlement.
En fait, le projet vise à légitimer tout ce qui a été fait par les Américains en Irak et leur occupation ultérieure de ce pays. D'ailleurs, aucun délai n'a été fixé en ce qui concerne la fin de l'occupation. En tenant compte de la déclaration faite ces jours-ci par Richard Lugar, président du comité sénatorial des affaires étrangères, selon laquelle les troupes américaines devront rester en Irak 7 à 8 ans, c'est-à-dire, au moins, jusqu'à 2010, on comprend aisément à quel point la présence militaire américaine, qui ne contribue nullement à la stabilisation de la situation dans la région, et qui ne répond qu'aux projets stratégiques des Etats-Unis dans le golfe Persique sera longue et douloureuse pour le peuple irakien.
Washington, comprendra-t-il qu'en se retrouvant, en fait, isolé (sans compter son allié britannique toujours fidèle) face aux problèmes irakiens insolubles, il devra apporter des correctifs aussi bien dans son comportement en Irak que dans son projet de résolution de l'ONU? La Maison-Blanche, comprendra-t-elle que le destin du pays doit être réglé par les Irakiens qui ont besoin non pas d'un gouvernement fantoche, mais d'institutions du pouvoir efficaces capables de gérer l'avenir de l'Irak?