NOUVELLE DEFENSE ANTIMISSILE, NOUVEAUX RIDEAUX DE FUMEE

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MOSCOU, 13 octobre. /Andréi KISLIAKOV, commentateur politique de RIA Novosti/.

Dans un rapport de quarante pages, la Cour des comptes du Congrès des Etats-Unis conclut que la mise en service des éléments de la première tranche du système de défense antimissile (ABM), dont le coût est estimé à 22 milliards de dollars, "pourrait exiger des dépenses hors budget et se solder par des échecs techniques".

Les auteurs indiquent que seulement deux des dix nouvelles technologies à appliquer ont été testées et sont considérées comme fiables : le capteur à infrarouge de l'ogive et le logiciel des systèmes de commandement des tirs des installations terrestres. Le reste est encore au stade des essais et de la mise au point.

"Le rapport fait ressortir que dans le cas où un tel système verrait le jour à la fin de 2004, ce ne serait pas une défense mais un véritable épouvantail", déclare l'ancien chef de la Direction des essais des armements du ministère de la défense, Philip Coyle, caractérisant l'état actuel du bouclier antimissile.

Que se passe-t-il donc ? Est-ce un échec de la nouvelle défense ABM ? Ou bien ce n'est pas le bouclier mais "certains de ses éléments", inconnus du large public, qui intéressent les stratèges et les concepteurs américains ?

La conception ABM a une longue histoire enveloppée dans un épais rideau de fumée : les Etats-Unis annoncent un projet et les technologies de sa réalisation mais le sens et l'objectif de l'opération sont tout autres.

Le lancement heureux du premier missile intercontinental soviétique en août 1957 a donné, dans les deux pays, le coup d'envoi à toute une série de programmes de création de systèmes appelés à faire face aux armements nouveaux, aux missiles nucléaires.

L'URSS a achevé en 1967, presque en même temps que les Etats-Unis, la mise au point de son système ABM, A-35, équipé de missiles d'interception à deux étages B-1000 capables de détruire des cibles balistiques.

A ce moment-là les analystes militaires et politiques des deux pays se rendaient déjà compte que tout système ABM était en fait un élément destructif.

Là on voit intervenir un aspect très dangereux mais très peu connu des non-spécialistes. Aussi puissant que soit un système de défense antimissile, il n'est jamais absolument imperméable. En réalité, tout système est conçu pour un nombre concret d'ogives et de leurres. Pour cette raison il est plus efficace contre une riposte de l'adversaire lorsqu'une partie considérable, voire majeure, des forces nucléaires stratégiques ennemies est détruite par une première frappe. Ainsi, la possession par chacune des parties opposées d'un important système ABM fait naître, en cas de crise militaire, un élément supplémentaire encourageant l'une ou l'autre partie à être la première à user de l'arme nucléaire.

Voilà pourquoi l'URSS et les Etats-Unis ont entamé des négociations sur la limitation des systèmes de défense antimissile qui ont abouti à la signature d'un Traité sur la défense antimissile en 1972 (ABM) et d'un protocole additionnnel à ce document en 1974.

Le problème semblait avoir été réglé. Loin de là.

Le 23 mars 1983 le président des Etats-Unis Ronald Reagan prononce son fameux discours, annonçant le début des travaux sur la création d'une défense antimissile stratégique dont certains éléments devaient être installés dans l'espace extra-atmosphérique. Ce programme a reçu le nom d'"Initiative de défense stratégique" (IDS) ou "Guerre des étoiles". Il a provoqué une dégradation des relations soviéto-américaines qui a duré jusqu'au début des années 1990, une course aux armements sans précédent et des dépenses fantastiques dans les deux pays.

Les Etats-Unis ont abandonné leur programme en 1993 après la disparition de l'Union Soviétique. Maintenant, il semblait que le problème était effectivement et définitivement résolu.

Mais le 13 décembre 2001 les Etats-Unis annoncent officiellement leur retrait du Traité de 1972 et leur intention de se doter d'un bouclier antimissile stratégique global.

A noter que dans ce cas il serait logique que l'Amérique augmente aussi son potentiel de missiles nucléaires, garantie de sa sécurité et moyen de dialogue musclé en cas de crise. C'est ainsi que s'étaient développés les événements en 1983 lorsque les Etats-Unis, avec leur "Guerre des étoiles", avaient accéléré les travaux sur le missile balistique MX.

Cependant, ces dernières années, l'administration américaine ne cesse de réduire le financement des projets nucléaires et des forces de dissuasion nucléaire. En effet, dans le budget militaire 2004 qui se monte à 368,7 milliards de dollars, le financement des nouveaux projets nucléaires a diminué de 50 milliards pour être ramené à 27,1 milliards dont la part du lion est destinée à l'élaboration de sources d'énergies nouvelles plutôt qu'aux travaux sur des armements nucléaires concrets.

A titre de comparaison : plus de 150 milliards de dollars sont affectés pour satisfaire les besoins des systèmes existants et des futurs d'armements de haute précision à guidage par satellite.

C'est que les Etats-Unis ne considèrent pas à l'avenir les systèmes nucléaires comme des armes offensives stratégiques et ont attribué ce rôle aux armes classiques de haute précision.

Mais revenons en 1983 et dans les années suivantes. "Le programme n'est pas axé sur les seuls armements destinés à la "guerre des étoiles". Ils représentent moins d'un quart du programme. La majeure partie de nos efforts est centrée sur l'étude de moyens spatiaux sensibles et efficaces d'observation, de détection, de suivi et d'évaluation des cibles", disait l'ancien chef du groupe d'étude des technologies défensives de l'IDS, John Fletcher, dans le livre "Deep Black" de W.Burrow paru à New York en 1986.

Il existe un document baptisé "L'Année 2020 vue par le commandement spatial des Etats-Unis" qui sert de base aux programmes stratégique américains, dont le programme de bouclier antimissile. L'idée maîtresse du document consiste à multiplier sensiblement les potentialités des forces armées US grâce à l'utilisation quotidienne de systèmes militaires spatiaux en temps de paix et au cours des conflits armés, conflits nucléaires y compris.

Voilà pourquoi, bien que la première tranche du bouclier antimissile dont la Cour des comptes du Congrès des Etats-Unis parle dans son rapport ne soit pas opérationnelle, cela ne signifie pas obligatoirement que la direction américaine n'a pas réalisé ses objectifs.

A la faveur de ses programmes de défense stratégique les Etats-Unis s'efforcent d'augmenter leur groupe d'appareils orbitaux de reconnaissance et de commandement des opérations militaires. En d'autres termes, c'est une réédition de 1983 avec ses "rideaux de fumée". Aujourd'hui comme alors, l'une des parties s'emploie à accéder à la suprématie stratégique. Seulement pas dans le domaine annoncé. Dans ce cas, les armes appelées à jouer le rôle principal ne sont plus nucléaires mais ultra-précises.

Il est donc évident que la grande menace pour la stabilité stratégique des relations russo-américaines vient maintenant des moyens orbitaux de reconnaissance et de commandement des systèmes d'armes de très haute précision.

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