LES TROIS ENNEMIS DE LA RUSSIE

S'abonner
Viktor Litovkine, commentateur militaire de RIA-Novosti.

La nouvelle perception de la défense de la Russie que le ministre Sergueï Ivanov a exposée devant les plus hautes sommités militaires à Moscou suppose trois groupes de dangers pour la Russie: intérieurs, extérieurs et transnationaux. Il est important que ces dangers ont été désignés très clairement et très concrètement. Ce qui n'avait pas été fait dans la conception de la sécurité nationale ou dans la première doctrine militaire entérinée en 2000 par décret présidentiel. On a entendu dire que le rapport de Sergueï Ivanov présenté à la conférence de Moscou était en quelque sorte une mise en garde adressée aux voisins, aux partenaires et aux alliés de la Russie.

Par exemple, selon ce document Moscou estime que le déploiement de groupements militaires à ses frontières, la tenue d'exercices tactiques à des fins provocatrices ainsi que l'introduction de contingents militaires étrangers dans des territoires limitrophes constituent de très sérieuses menaces extérieures. Il considérera ces actions comme la préparation d'une agression contre la Russie ou les alliés de celle-ci.

Le Kremlin insère aussi dans la "zone de risque" les revendications territoriales, la création d'armes de destruction massive ou l'immixtion d'autres pays ou "d'organisations appuyées par d'autres Etats" dans les affaires de la Russie. Tout comme les attaques lancées contre des sites militaires russes implantés dans les territoires de pays étrangers. Et aussi, soulignons-le, l'élargissement des blocs militaires au détriment de la sécurité de la Russie. Figurent également dans la "zone à risque" l'instabilité et la faiblesse des institutions publiques dans les pays limitrophes ou encore la discrimination, la violation des droits et des libertés, des intérêts légitimes des ressortissants russes à l'étranger.

S'entretenant avec des journalistes, Sergueï Ivanov a relevé que "peu nous importe ce qui se passe au Chili ou au Botswana, par exemple, mais si cela se passe, supposons... (ici il a observé une pause, mais s'est abstenu de nommer un pays limitrophe de la Russie), alors nous interviendrons immédiatement dans cette situation". Le patron des forces armées russes n'a pas jugé nécessaire de cacher comment ces dernières s'ingéreraient dans cette situation. "En recourant à différentes méthodes, y compris aux frappes préventives', a dit le ministre tandis que le premier chef adjoint de l'Etat-major général, le général-colonel Youri Balouevski, a expliqué au commentateur militaire de RIA-Novosti que cela pourrait être "des opérations spéciales menées par les troupes aéroportées ou d'autres structures analogues".

Dans le peuple on dit "promesse n'est pas mariage". Entre les paroles et les actes il existe toujours pas mal de distance. Cependant, le fait que des responsables du département militaire russe déclarent possible une intervention dans les affaires intérieures d'Etats voisins si les actions de ceux-ci menacent la sécurité de la Russie ou les intérêts légitimes, les droits et les libertés de ses ressortissants, a une immense signification. En tout cas, cela prive la politique extérieure du pays, y compris son volet militaire, de toute ambiguïté et de tout malentendu.

Maintenant il reste à savoir si la Russie et son armée disposent des moyens nécessaires pour réaliser de telles actions. Ici c'est au temps et à la pratique de fournir une réponse. En attendant, mis à part les dangers extérieurs, Moscou doit aussi faire face aux périls intérieurs.

Parmi ceux-ci, Sergueï Ivanov a naturellement mis en avant les tentatives pour modifier par la force le régime constitutionnel et porter atteinte à l'intégrité territoriale, les actions de formations armées illégales, l'activité criminelle à grande échelle, le séparatisme et les actions des mouvements religieux nationalistes radicaux. Et si auparavant tous ces dangers relevaient de ce qu'on appelle la zone de responsabilité des troupes de l'intérieur et des unités spéciales du FSB (Service fédéral de sécurité), maintenant, comme le ministre de la Défense l'a fait remarqué, "nous considérons qu'il serait irresponsable de limiter l'activité de notre armée aux seules missions extérieures".

La situation en Tchétchénie confirme que les troupes de l'intérieur, les commandos anti-émeutes, la police fédérale et républicaine et les unités spéciales du FSB ne suffisent pas pour faire front aux formations armées illégales des terroristes et des bandits. Les unités interarmes tout comme les "bérets bleus" (troupes aéroportées) et les "bérets noirs" (infanterie de marine) continueront probablement de jouer le rôle principal dans l'opération antiterroriste. Même si des spécialistes du ministère de l'Intérieur et du FSB restent à la tête du groupement unifié, lui fixent les missions et attribuent les secteurs de responsabilité.

La conjonction des efforts du FSB, du ministère de l'Intérieur, de l'armée et de la marine est indispensable aussi pour neutraliser les menaces transfrontalières, les dangers qui pèsent sur la souveraineté et les intérêts nationaux de la Russie et qui apparaissent à la charnière des "actions anti-Etat" intérieures et extérieures. Citons à titre d'exemple le terrorisme international dont des représentants ont plastiqué des immeubles d'habitation à Moscou et à Volgodonsk, mais dont la formation, l'instruction et l'équipement sont financés par des fonds étrangers, notamment par des groupements religieux extrémistes. Sur cette liste de dangers Sergueï Ivanov fait figurer la contrebande, le trafic de stupéfiants et même les actions médiatiques et psychologiques hostiles à la Russie et à ses alliés.

Désormais la neutralisation de ces dangers transnationaux relèvera aussi des forces armées russes.

Bien sûr, au département militaire on estime qu'aucune des situations conflictuelles actuelles ne constitue une menace directe à la sécurité de la Russie, mais qu'il ne faudrait pas pour autant les sous-estimer. Il faut être prêt à tout retournement de situation, ne pas attendre qu'ils fassent d'innombrables victimes parmi la population civile. Ces dangers doivent être prévenus et liquidés dans l'oeuf, dit Sergueï Ivanov. "Ceux qui ne réussiront pas à s'affranchir des stéréotypes habituels seront voués à une tragédie", a-t-il dit. Ici aussi on ne peut qu'être d'accord avec le ministre.

La situation se complique en ceci que le pays ne dispose pas des potentialités économiques qui lui permettraient de régler simultanément tous les problèmes ayant trait à la défense, à la planification militaire pour faire face aux dangers extérieurs, intérieurs et transfrontaliers. Il faut choisir les priorités. Ce qui n'est pas une mince affaire pour les dirigeants politiques et militaires.

Parmi les mesures destinées à rehausser la sécurité militaire de la Russie, le ministre a cité la création d'unités et de formations en disponibilité opérationnelle permanente, constituées essentiellement de militaires contractuels, et la constitution sur leur base de groupements de troupes mobiles.

Ces unités et formations doivent être au nombre de 80 - dont 72 dans les forces armées - avec des effectifs globaux de 147.500 hommes. Elles devront toutes être constituées en 2008, c'est-à-dire au moment de l'achèvement prévu du programme fédéral finalisé de passage de l'armée et de la marine au recrutement contractuel. C'est vrai qu'il y a aussi le problème de l'argent. Pour le régler le ministre mise sur le doublement du produit intérieur brut qui est un objectif officiel de la politique présidentielle.

En ce qui concerne l'argent, quand on sait que la part des armements et des matériels de guerre modernes dans l'armée et la marine russes est de 20-30 pour cent et de 70-80 pour cent dans les armées étrangères, on saisit mieux l'ampleur de la tâche qui se pose au complexe militaro-industriel du pays. Sur ce plan, il sera extrêmement difficile de rattraper les Etats-Unis, la Grande-Bretagne et la France d'ici à 2008-2010. Toutefois, la chose n'est pas impossible, a dit Sergueï Ivanov.

Tant que les crédits militaires ne seront pas augmentés, la sécurité nationale de la Russie reposera sur la force stratégique de dissuasion. Celles-ci connaissent actuellement un double processus: elles sont réduites et en même temps elles sont développées et dotées de nouveaux missiles. Quant à ceux qui sont en service, ils resteront opérationnels jusqu'en 2030. Et puis souvenons-nous que le président Vladimir Poutine a dit que les missiles "atteints par la limite d'âge" pourront être remplacés par plusieurs dizaines de UR-100NUTTX qui sont encore dans leur emballage.

A ce que sait RIA-Novosti, il s'agit de 32 missiles SS-19 "Stiletto", comme on les appelle en Occident, rachetés à l'Ukraine. Chacun d'eux peut emporter six charges nucléaires mirvées de 750 kilotonnes chacune. Eux aussi ont pour mission de neutraliser les dangers menaçant la sécurité de la Russie et de garantir l'édification de ses nouvelles forces armées.

Moscou, 8 octobre.

Fil d’actu
0
Pour participer aux discussions, identifiez-vous ou créez-vous un compte
loader
Chat
Заголовок открываемого материала