L'ELARGISSEMENT DE L'OTAN NE REPRESENTE PLUS UNE MENACE A LA SECURITE NATIONALE DE LA RUSSIE. POURQUOI?

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par Alexandre KONOVALOV, président de l'Institut des évaluations stratégiques, professeur à l'Institut des relations internationales (MGuIMO)

A l'heure actuelle, il paraît plutôt étrange que la Russie se soit auparavant autant dépensée pour prouver que l'élargissement de l'Alliance de l'Atlantique Nord ne ferait que compromettre la stabilité en Europe et dans le monde entier. L'OTAN s'est élargi et s'élargit toujours. Quoi qu'il en soit, ce processus d'élargissement est interprété tout à fait autrement de nos jours. Pour ce qui est de la Russie, elle n'a pas changé d'avis et considère toujours l'élargissement de l'Alliance de l'Atlantique Nord comme une très grave erreur historique et une bavure politique de l'Occident, en général, et des Etats-Unis, en particulier. Néanmoins, dans le contexte des défis parfaitement nouveaux à la sécurité internationale, on se rend de plus en plus nettement compte que l'OTAN est en train de traverser une crisse aussi profonde et se trouve acculée à la nécessité d'une transformation aussi radicale que son élargissement devient plutôt son problème intérieur qu'une menace aux intérêts de la Russie.

Rappelons qu'à une certaine époque, l'Alliance de l'Atlantique Nord avait été créée en tant que système de garanties de sécurité américaines, y compris de sécurité nucléaire, pour l'Europe - un allié des Etats-Unis. Mais n'est-ce pas l'ironie du destin que, pour la première fois depuis toute l'existence de l'OTAN, l'article V du Traité de l'Atlantique Nord, prévoyant notamment la riposte conjointe d'une agression contre l'une des parties audit Traité, a été appliqué quand justement le territoire des USA et non pas d'un pays d'Europe, a été agressé. Les attentats du 11 septembre 2001 ont visée le cœur même des Etats-Unis. Or, le fait que l'Amérique a alors pratiquement renoncé à l'aide de ses alliés a été encore plus inattendu, sinon tragique, pour les destinées de l'Alliance. Les raisons en sont plusieurs, mais la principale d'entre elle se résume sans doute comme suit: tant pour combattre les terroristes que pour contrer toute une série d'autres menaces non traditionnels, l'OTAN s'est avérée pratiquement inutile.

Une circonstance non moins déplorable pour l'OTAN réside dans le fait que les Etats-Unis manifestent de plus en plus souvent leur penchant pour faits et gestes unilatéralistes et ce, au détriment d'une action collective. C'est que la direction de ce pays est toujours persuadée que l'Amérique est aussi riche, économiquement développée et puissante sur le plan militaire (ce qui est d'ailleurs difficile à contester) que n'importe quels institutions ou engagements internationaux (et même vis-à-vis de ses propres alliés) ne font qu'entraver la liberté de ses actions unilatérales, tout en réduisant leur efficacité. Or, sur ce dernier point, les USA se trompent lourdement. Quoi qu'il en soit, les Etats-Unis préfèrent manifestement agir dans le cadre des coalitions dites "souples ou ad hoc". Ils proclament eux-mêmes haut et fort les objectifs de telles coalitions provisoires et y invitent tous ceux qui en ont envie. A signaler que la composition de ces coalitions peut être assez exotique et n'est souvent fonction que d'une utilité pratique.

Le sommet de l'Alliance de l'Atlantique Nord à Prague, en 2002, quand encore sept Etats d'Europe ont été invités à adhérer à l'OTAN, n'a, en fait, changé quoi que ce soit à cette situation. Pourtant, cette rencontre pragoise a permis de faire quelques conclusions importantes. Tout d'abord, les Etats-candidats sont admis à l'OTAN selon des "critères de qualité", inférieurs même à ceux qui avaient été jadis appliqués à la Pologne, à la Hongrie et à la République tchèque. Les armées de pratiquement tous les novices ne sont pas capables, d'après leur niveau d'équipement et d'entraînement, de mener des opérations conjointes avec les Forces Armées des Etats-Unis et même de leurs "anciens" alliés européens. Et si l'on prend au sérieux, les conversations qui vont bon train à l'Alliance de l'Atlantique Nord sur la prochaine adhésion à l'OTAN de la Croatie, de la Macédoine et de l'Albanie, on peut en général oublier tous les critères concernant la qualité des Forces Armées des membres de l'OTAN et leur capacité de mener des opérations conjointes.

L'essentiel élément du plan de réorganisation de l'OTAN, adopté au sommet de Prague, prévoit de créer un Corps d'intervention rapide, fort de 21 000 hommes, pour appuyer les opérations des troupes américaines en-dehors de la zone traditionnelle de responsabilité de l'Alliance. Force est de reconnaître que pour une alliance militaire, regroupant 26 Etats, dont les Forces Armées totalisent 3,5 millions d'hommes, une telle tâche paraît plus que modeste. Somme toute, des conclusions s'imposent d'elles-mêmes: dans une perspective historique prévisible, les USA ne projettent de toute évidence aucunes opérations conjointes d'envergure avec tous ou la plupart des pays-membres de l'Alliance de l'Atlantique Nord; la principale tâche traditionnelle de l'OTAN, et plus précisément la défense collective de l'Europe par les armées de tous les pays-membres, ne figure plus dans le planning militaire américain, comme elle ne correspond absolument plus aux actuelles réalités militaires et politiques. Qui plus est, dans le courant de l'actuel exercice financier, le budget militaire américain s'est accru de 48 milliards de dollars. Cette somme est de loin plus importante que tout le budget militaire de n'importe quel pays membre de l'Alliance. Et même les membres européens les plus techniquement développés de l'OTAN perdent progressivement leur capacité de se montrer suffisamment efficaces dans des opérations conjointes avec les Forces Armées US.

Ainsi, il n'y a pas eu de place pour l'Alliance de l'Atlantique Nord dans la campagne afghane. Les Etats-Unis y avaient pour alliés le Pakistan, la Russie et, dans une certaine mesure, la Grande-Bretagne. Or, ce n'est pas du tout parce que la Grande-Bretagne fait partie de l'OTAN, mais à cause de son expérience, héritée de l'époque coloniale, expérience de ses propres raids en Afghanistan que les Américains ont de toute évidence jugée utile. Et là, on est sans doute en présence d'encore une preuve qu'il est arrivé à l'OTAN la chose sans doute la plus désagréable qui puisse arriver à une alliance politico-militaire, et plus précisément, la perte de l'adversaire et de la mission. Et si, dans l'immédiat, une nouvelle mission n'est pas trouvée, l'Alliance de l'Atlantique Nord n'évitera certes pas de devenir l'apanage du passé. Bien plus, il est fort peu probable que l'adhésion de nouveaux membres puisse y améliorer quoi que ce soit. Par contre, cela ne ferait sans doute que compliquer encore plus la situation actuelle, en détournant ces forces et ces ressources qui sont indispensables à l'accomplissement des tâches effectives.

On parle beaucoup aujourd'hui de l'élaboration d'une nouvelle doctrine de l'Alliance de l'Atlantique Nord, et d'aucuns prétendent même que l'OTAN se chargerait désormais des fonctions, telles que la non-prolifération garantie d'armes de destruction massive et la lutte contre le terrorisme, le trafic de drogue, les migrations clandestines. Quoi qu'il en soit, tout porte à croire qu'adapter l'OTAN à la tâche qui consiste à relever les nouveaux défis et à écarter les nouvelles menaces à la sécurité nationale demanderait, dans bien des cas, d'importants efforts et des sommes considérables. Pire, dans certains cas, cela serait tout bonnement impossible. C'est que la situation actuelle est trop différente de celle où les tâches et les objectifs de l'Alliance de l'Atlantique Nord avaient été déterminés à sa création.

Par conséquent, le nouveau Secrétaire général de l'OTAN, Jaap de Hoop Scheffer, a devant lui une tâche très difficile qui consiste, entre autres, à sauvegarder l'Alliance de l'Atlantique Nord, en choisissant une bonne stratégie qui rende l'OTAN nécessaire dans un nouveau contexte politique. Toujours est-il que l'avenir de l'OTAN sera fonction de plusieurs facteurs. Le premier et le principal d'entre eux, c'est le degré de partenariat effectif dans les rapports OTAN-Russie, cette dernière devenant un Etat clé pour la garantie de la sécurité de l'Occident et de l'Europe, en premier lieu. Il est à savoir si la Russie sera, enfin, admise à l'examen et à la prise de décisions sur les problèmes politico-militaires qui définissent la stabilité et la sécurité sur toute l'étendue euratlantique. On a tout lieu de constater que c'est seulement dans le contexte du plus étroit partenariat et de la plus étroite intégration avec la Russie que l'on pourra trouver une nouvelle mission pour l'Alliance de l'Atlantique Nord.

Un autre facteur important y serait sans doute le besoin des Etats-Unis de conserver l'OTAN. Et là, le nouveau secrétaire général de l'Alliance de l'Atlantique Nord aura à prouver la capacité de l'OTAN de régler les conflits entre ses propres membres - les pays de la "vieille" Europe, et en premier lieu, entre la France et l'Allemagne, d'une part, et les USA, de l'autre, conflits, pareils à la crise qui a éclaté en février 2003 à cause de leurs divergences d'approche de la situation autour de l'Irak. Et enfin, le troisième problème pour la nouvelle direction de l'OTAN, problème dont la solution en définira l'avenir, c'est la nécessité de concilier les intérêts de l'Alliance de l'Atlantique Nord et le besoin croissant des pays d'Europe pour mettre en place leurs propres instruments politico-militaires qui correspondent à leur puissance économique et diminuent leur dépendance des Etats-Unis dans la mise au point de leur propre politique en matière de sécurité.

Ainsi, tout indique que la transformation d'une "séquelle de la guerre froide" en système de sécurité du XXI-ème siècle impliquera des efforts collectifs de l'Europe, de la Russie et des Etats-Unis.

RIA-Novosti

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