Tout porte à croire que la paix ne sera pas de retour au royaume des échecs avant la fin de l'année. L'optimisme prudent provoqué par les résolutions du congrès de la FIDE de novembre dernier, celles qui auraient permis de préciser les règles de définition du "plus fort" dans le monde échiquéen, s'avère quelque peu prématuré. La tenue des rencontres appelées à désigner les participants au match final pour la couronne mondiale a de fait été mise en cause. Le champion actuel d'après la version FIDE, Rouslan Ponomarev (Ukraine) a refusé de jouer contre le Russe Garri Kasparov. Certaines conditions de l'épreuve ne semblent pas faire le jeu de l'Ukrainien. Le sort du second match est incertain: le "roi" de fait, Vladimir Kramnik (Russie) doit affronter le Hongrois Peter Leko. La Fédération, dont la devise est Gens una sumus - "Nous sommes une seule famille" - peine pour rétablir l'unité de ses rangs perturbée dans les années 1990, toujours déchirés par de graves dissensions.
En un peu moins de 80 ans d'existence, la FIDE, créée le 20 juillet 1924, a connu des époques diverses. Dans un premier temps, elle a joué un rôle peu significatif dans le mouvement échiquéen mondial, n'organisant, avant la Seconde guerre mondiale, que les "Tournois des nations", rebaptisés plus tard en "Olympiades universelles". Elle ne s'est jamais ingérée dans l'organisation des matches pour le titre de champion. Les champions de l'époque se croyaient en droit de régler les questions ayant trait à la lutte pour la couronne mondiale, choisissant leur adversaire, lui dictant les termes du match. Emmanuel Lasker, Jose Raul Capablanca, Alexandre Alekhine ont agi précisément de cette manière.
L'entrée de l'URSS au sein de la FIDE en 1947 a modifié la situation. L'Union soviétique a fait beaucoup pour relever le prestige de la Fédération. Elle s'est chargée, avec les Pays-Bas, en 1948, de l'organisation du match-tournoi des cinq joueurs les plus forts dans le but de révéler le champion du monde, après la mort subite du détenteur de la couronne Alexandre Alekhine. Le Soviétique Mikhaïl Botvinnik est monté sur le trône. Lui et l'ensemble de l'Association échiquéenne soviétique ont aidé la Fédération internationale des Echecs à élaborer les règles précises des matches pour la couronne mondiale qui ont été rigoureusement respectées durant un quart de siècle. Tous les trois ans, le champion devait défendre son titre dans un match en 24 parties avec le prétendant désigné grâce à un système cohérent de tournois de qualification. Un système analogue a été élaboré pour les femmes.
A l'époque ou le trône échiquéen était occupé par les Soviétiques Botvinnik, Smyslov, Tahl, Petrossian et Spasski, il n'y avait pas l'ombre d'un conflit entre eux et la FIDE. Mais l'Américain Robert Fisher, qui est monté sur le trône en 1972, a essayé de contraindre la Fédération à modifier les clauses des matches pour la couronne mondiale. Il a notamment exigé que sa rencontre avec le Soviétique Anatoli Karpov, normalement prévue pour 1975, se joue jusqu'à 10 victoires et que sur un score de 9-9, la partie soit déclarée nulle, le champion sortant gardant son titre. La première condition a été acceptée par un congrès de la FIDE, la seconde rejetée. Offusqué, l'Américain a quitté le monde des échecs. Le Hollandais Max Euwe, alors président de la Fédération, a couronné de lauriers Anatoli Karpov.
Une nouvelle crise éclate dix ans après, pendant un match pour le titre mondial entre Karpov et Kasparov. Le règlement des matches avait subi des modifications : ils se jouaient jusqu'à 6 victoires du prétendant ou du détenteur. L'absence de limites pour le nombre de parties a eu pour résultat l'exténuation physique totale des joueurs. Karpov et Kasparov ont joué 48 parties et, sur un score de 5-3 en faveur du champion du monde, le président de la FIDE, le Philippin Florencio Campomanes, a arrêté le match et annulé le résultat par la même occasion. En réponse, Kasparov, qui perdait au début par 0-5, a accusé Campomanes de sympathies pour Karpov, après avoir réussi à renverser la marche du jeu. Un scandale a éclaté.
Garri Kasparov a gagné un nouveau match, devenant le 13e champion du monde. Mais son conflit avec Campomanes et la FIDE se poursuivait. Il y a dix ans, Kasparov quittait la FIDE pour créer l'Association professionnelle des échecs (APE), dans le but évident d'ôter à la FIDE son rôle d'organisateur dans les matches pour le titre mondial, et de revenir à cette époque lointaine où le champion se choisissait lui-même son adversaire, définissait les conditions matérielles du match et restait en un mot le souverain absolu du royaume mondial des échecs.
Fin 2000, Kasparov a joué contre un autre Russe, Vladimir Kramnik, et a perdu ce match. Mais le vainqueur peut-il être considéré comme le champion du monde légitime ? N'oublions pas que le match Kasparov-Kramnik n'a pas été sanctionné par la FIDE, laquelle, d'ailleurs, a déjà son champion à elle. Il y a quelques années, le président de la Kalmoukie, république dans les steppes du littoral caspien de la Russie, Kirsan Ilioumjinov, qui a remplacé Campomanes à son poste de président de la FIDE, a cru que le système actuel de définition du champion du monde manquait de sel. Il a proposé un système à lui, dit de "knock-out", rappelant un show plutôt qu'une épreuve sérieuse. Il y a quatre ans, ce "tournoi à grand vitesse" composé d'une série de mini-matches a valu la victoire au jeune Russe Alexandre Khalifman. Sa couronne lui a été arrachée en 2001 par l'Indien Vishvanatan Anand, "destitué", l'an dernier, par le jeune Ukrainien Rouslan Ponomarev. Dans le monde des échecs scindé par les ambitions de Kasparov et le goût pour des innovations douteuses d'Ilioumjinov, une dualité du pouvoir a vu le jour.
Conscient des risques que font courir aux échecs les expériences d'Ilioumjinov, les trois joueurs les plus prestigieux, Anatoli Karpov, Garri Kasparov et Vladimir Kramnik ont rédigé une lettre ouverte appelant à défendre le jeu et à en respecter rigoureusement les traditions et les canons. Cette démarche de trois "K", soutenue par la Fédération russe des échecs, a apporté un résultat : le congrès de la FIDE à Bled (Slovénie, 2002) a statué que les compétitions pour le titre mondial se dérouleraient désormais d'après des règles uniques et concertées. Ainsi Kasparov a-t-il renoncé à son idée selon laquelle le titre de champion est la propriété du champion. Le congrès a décidé de tenir en novembre 2003 un match final de réunification pour désigner le meilleur joueur de la planète. Les vainqueurs des rencontres de demi-finale Ponomarev-Kasparov et Kramnik-Leko doivent s'affronter dans le match pour le titre mondial.
Mais il est dès à présent clair que le royaume échiquéen n'aura pas de nouveau souverain cette année car les noms de deux finalistes ne sont pas encore connus. Il est difficile d'expliquer les caprices de Rouslan Ponomarev, responsable de ce que son match avec Garri Kasparov n'a pas eu lieu (c'est bien l'avis de la Fédération russe des échecs). Ce match, d'ailleurs, devait se jouer à Yalta en Ukraine. Mais tant Ponomarev - un joueur sans aucun doute de talent - que le monde des échecs dans son ensemble perdront si la FIDE juge inconsistants les griefs du jeune Ukrainien et trouve un autre adversaire à Garri Kasparov. Espérons que le match Ponomarev-Kasparov sera quand même joué. Quand à la rencontre Kramnik-Leko, il n'y a rien, pour l'instant, qui puisse empêcher sa tenue.
Les échecs sont las de ce flou. Ils ont besoin d'unité, ils doivent enfin avoir un roi universellement reconnu dont la légitimité ne suscitera de doutes chez personne. Les traditions font la force des échecs. Lorsque le premier champion du monde Wilhelm Steinitz a perdu face à Emmanuel Lasker, il s'est écrié saluant le vainqueur : "Hourra au nouveau champion du monde !" Au fil des années, cet esprit chevaleresque a, hélas, déserté la lutte échiquéenne. Mais reste la belle devise de la FIDE : "Nous sommes une seule famille", devise qu'on ne devrait pas oublier.