LA RUSSIE A UNE NOUVELLE DOCTRINE MILITAIRE

S'abonner
MOSCOU, 2 octobre (par notre commentateur militaire Viktor Litovkine). La conférence annuelle du commandement supérieur de l'Armée et de la Marine de guerre russes a ouvert ses travaux le 2 octobre à Moscou. Elle dressera le bilan de la période estivale d'instruction.

N'étaient certaines circonstances, cet événement serait presque passé inaperçu. Cette conférence se déroule en présence du chef suprême des armées, le président russe, Vladimir Poutine. Quant au rapport présenté par le ministre de la Défense, Sergueï Ivanov, il sera consacré pas tellement à l'instruction militaire qu'à l'exposé des principales thèses de la nouvelle doctrine militaire du pays, prévue pour les 10-15 années à venir. Ce rapport a d'ailleurs pour titre: Les tâches actuelles du développement des Forces armées de la Fédération de Russie. Il ne fait aucun doute que ce document recèle des clauses inédites qui pendant longtemps seront épluchées et débattues dans de nombreux pays du monde.

Une des thèses majeures annoncées par le ministre russe de la Défense se présente ainsi: "Les grands changements apportés aux forces armées suite à leur profonde restructuration entreprise dans le cadre de la réforme militaire sont pratiquement achevés. L'ordre du jour de la nouvelle étape comporte la construction de forces armées modernes sur la base des prémisses juridiques, politiques, organisationnelles et structurelles créées au cours de la réforme, et en partant des intérêts nationaux repensés de la Russie, de la place que celle-ci occupe dans le monde et du degré de réalité des dangers pour la sécurité nationale du pays".

En clair, cela signifie que la réforme militaire en Russie est terminée et que la construction de nouvelles forces armées commence. Seulement pas à partir de ce qui était resté de l'armée soviétique, mais pour faire front aux nouveaux périls apparus ces derniers temps et à ceux qui pourraient voir le jour dans un avenir pas très lointain.

Qu'est-ce qui atteste la fin de la réforme militaire? De l'avis de Sergueï Ivanov, c'est la base juridique accomplie du développement de l'armée et de la marine, l'adoption de tout un train de lois définissant les rapports entre les organismes publics liés à l'organisation militaire. C'est aussi la création d'un système de contrôle politique et des principes du contrôle social de l'activité des forces armées; la réalisation de grands changements structurels destinés à améliorer le système de gestion; la fin des réductions des effectifs de l'armée et de la marine. Cela signifie qu'il n'y aura plus ni réduction sensible, ni refonte structurelle de l'armée et de la marine.

Au cours de la dernière décennie les forces armées du pays ont perdu plus de la moitié de leurs effectifs. Ceux-ci sont passés de 2,75 millions d'hommes en 1992 à 1,16 million au 1-er août 2003. Ils devraient se chiffrer à un million d'hommes en 2005. Le corps des généraux et des amiraux représentera alors 0,1 pour cent de ces effectifs. "Ce taux est bien plus bas que dans l'armée soviétique, a souligné Sergueï Ivanov, il est même inférieur à ceux qui concernent le ministère des Situations d'urgence (un général pour 440 soldats et officiers) et le Service fédéral de sécurité (y compris le Service fédéral des frontières) où un général "est à la tête" de 770 militaires.

La réforme militaire a apporté aussi des changements dans le système de recrutement. Le Programme fédéral finalisé de recrutement contractuel partiel des soldats et des sous-officiers entrera en vigueur à partir du 1-er janvier 2004. Cela devrait entraîner une réduction de la durée du service de conscription. Les militaires contractuels dans l'armée et la marine représentent d'ores et déjà 55 pour cent des effectifs, la part des soldats et des sous-officiers étant de 12 pour cent. En 2008, on comptera 70 pour cent de militaires contractuels dont 50,7 pour cent de soldats et de sous-officiers.

Selon le ministre, la formation du nouveau système d'engagements militaro-politiques de la Russie vis-à-vis de ses alliés (les pays de la Communauté des Etats indépendants membres de l'organisation du Traité de sécurité collective) et l'établissement de rapports de partenariat avec les Etats-Unis et l'OTAN au niveau des forces armées constituent d'autres acquis de la réforme.

Quels sont, pour le patron du département militaire, les nouveaux intérêts nationaux de la Russie? C'est la création d'un système de rapports internationaux dans lesquels la portée de la force militaire sera réduite au minimum et sa fonction se limitera à la prévention des conflits armés. Cependant, tant que ces conflits existeront, des forces armées modernes et agissantes resteront un des garants de l'intégration en douceur de notre pays dans le système des rapports internationaux en formation, estime Sergueï Ivanov.

Ces forces armées sont indispensables pour contrecarrer les nouveaux défis stimulés par la globalisation: terrorisme international, prolifération des armes de destruction massive et de leurs vecteurs, instabilité ethnique, actions de communautés et de groupements religieux radicaux, trafic de stupéfiants, criminalité organisée et aussi apparition au premier plan des intérêts économiques extérieurs de certains Etats, groupes de pays et compagnies transnationales.

Comment faire face à ces défis? La réponse du ministre de la Défense est assez étendue. Tout d'abord, en agissant par le truchement de l'ONU et de son Conseil de sécurité, en tant qu'élément central assurant la stabilité globale. Et aussi par l'intermédiaire de la CEI et de l'Organisation du Traité de sécurité collective, de l'OTAN et de l'Union européenne, du partenariat stratégique avec les Etats-Unis, de l'organisation de coopération de Shanghai.

De l'avis de Sergueï Ivanov, les relations avec l'Alliance de l'Atlantique Nord dépendront de sa transformation, de l'éradication totale des éléments antirusses, directs ou non, de sa planification militaire et des déclarations politiques des pays membres. Si l'OTAN se maintenait en qualité de bloc militaire avec sa doctrine militaire actuelle, cela réclamerait de la Russie une refonte radicale des principes de la construction des forces armées, y compris de sa stratégie nucléaire, a souligné le ministre. Pour ce qui est des rapports avec Washington, ils doivent s'appuyer sur le respect rigoureux des normes du droit international et la primauté des intérêts nationaux de la Russie.

Le ministre russe de la Défense a fourni une appréciation différente des dangers planant sur son pays. Ils les a classés en trois types: extérieurs, intérieurs et transfrontières. En faisant toutefois cette réserve qu'"aucun conflit armé actuel ne constitue un danger militaire direct pour la sécurité de la Russie". Cependant, celle-ci ne pourrait être assurée uniquement par des moyens politiques (participation aux organisations internationales, rapports de partenariat avec plusieurs pays, influence diplomatique). Il existe plusieurs facteurs d'indétermination qui, s'ils se développaient, pourraient entraîner un changement sensible de la situation géopolitique dans des régions prioritaires pour les intérêts de la Russie (cela concerne surtout la CEI) ou créer une menace directe pour la sécurité du pays.

Parmi ces périls Sergueï Ivanov a cité, entre autres, les provocations armées, dont des attaques contre les sites militaires russes implantés à l'étranger, l'introduction de troupes étrangères (sans l'aval de Moscou) dans des Etats limitrophes (il s'agit ici probablement des Républiques baltes qui préconisent l'aménagement de bases de l'OTAN sur leurs territoires), ainsi que la discrimination, la violation des droits, des libertés et des intérêts légitimes des ressortissants russes vivant dans des Etats étrangers (notamment en Turkménie). Pour le ministre, le retour de l'arme nucléaire en tant qu'instrument militaire réel, c'est-à-dire sa transformation en arme dissuasive de théâtre, comme cela s'observe dans certains pays, constitue aussi un péril sérieux.

Cela réclame une refonte de tout le système de conduite des troupes et une nouvelle vision des moyens militaires à utiliser pour annihiler ces dangers.

Comment les forces armées russes se prépareront-elles à combattre ces périls? Ce thème pourrait faire l'objet d'un article à part. Néanmoins, mettons l'accent sur la tâche essentielle fixée aux forces armées du pays par la nouvelle doctrine militaire et qui consiste a être prêtes à prendre part à au moins trois types de conflits: guerres locales, régionales et de grande envergure, aussi bien défensives qu'offensives. Quelles que soient les variantes de déclenchement et de conduite des opérations armées, dans le contexte d'une utilisation massive par l'ennemi d'armes modernes et du futur, y compris des armes de destruction massive de tous types.

Au demeurant, les forces armées russes doivent conserver en temps de paix tout comme dans les situations exceptionnelles leur potentiel dissuasif stratégique tandis que les unités opérationnelles doivent pouvoir, sans mesures de mobilisation complémentaires, mener à bien des missions dans deux conflits armés de tous types. Et aussi réaliser des opérations de paix en pleine autonomie et au sein de contingents multinationaux. En temps de guerre, les forces disponibles devront repousser l'attaque aérienne et spatiale de l'ennemi et, une fois le déploiement stratégique réalisé, opérer simultanément dans deux guerres locales.

Pour que ces tâches puissent être réalisées, les forces armées russes doivent être capables d'assurer la dissuasion stratégique, se tenir en permanence en état de disponibilité opérationnelle et avoir la possibilité de concentrer rapidement les forces sur les axes menacés, posséder des effectifs au complet, parfaitement instruits et entraînés à la conduite des combats, ce qui serait impossible sans d'excellents matériels et une logistique ad hoc, a souligné le ministre. Le rapport de Sergueï Ivanov est assez détaillé sur les moyens d'y parvenir sans augmenter la part du produit intérieur brut consacrée aux dépenses militaires. Une importante division du document a trait aussi à l'amélioration de la couverture sociale des militaires et des membres de leurs familles, au rehaussement du prestige du service militaire.

Intéressant est le fait que le rapport du ministre sera sous peu édité sous forme de Livre blanc de la défense de la Russie. Ce sera la première publication aussi ouverte et détaillée sur l'armée Russe depuis sa création à l'époque soviétique jusqu'à ce jour. Il faut dire que des livres similaires existent dans la plupart des Etats civilisés du monde: Etats-Unis, Japon, Grande-Bretagne, France, Allemagne. Ce fait atteste que la politique militaire de l'Etat russe se débarrasse du carcan du secret, devient plus transparente, démocratique, cohérente et prévisible.

C'est indéniable, la nouvelle doctrine militaire de la Russie énoncée par le ministre de la Défense va susciter tant en Russie qu'au sein de la communauté internationale beaucoup de discussions, de critiques et même de spéculations politiques, surtout la veille des élections de la nouvelle Douma (chambre basse du parlement russe) et du président. Mais cela non plus n'est pas dépourvu de sens. "Nous sommes loin de prétendre que les militaires détiennent la vérité absolue en ce qui concerne les questions afférentes à la sécurité du pays. Nous sommes ouverts au dialogue social, même pour le débat. Seulement celui-ci doit être mené sans verser dans l'émotion, avec emploi d'arguments sérieux et convaincants. Il n'est pas exclu que nous en prenions certains en considération. Toute doctrine est un document vivant, qui évolue avec le temps", a déclaré Sergueï Ivanov à RIA Novosti.

Fil d’actu
0
Pour participer aux discussions, identifiez-vous ou créez-vous un compte
loader
Chat
Заголовок открываемого материала