Moscou, 25 septembre. La semaine dernière, les ministres russe et kirghiz de la Défense, Sergueï Ivanov et le général-colonel Essen Topoev, ont signé au Kremlin un accord sur le statut des militaires russes en Kirghizie, ainsi qu'un traité concernant la création d'une base aérienne russe sur l'aérodrome kirghiz de Kant, située à une vingtaine kilomètres de Bichkek, la capitale de la Kirghizie. La base aérienne en question devrait être inaugurée officiellement en octobre prochain.
Les pourparlers relatifs à la création de cette base aérienne étaient menés depuis assez longtemps. Elle était nécessaire pour assurer l'appui aérien de la Force collective de réaction rapide constituée dans le cadre du Traité de sécurité collective, dont font partie la Russie, la Kirghizie, la Biélorussie, le Kazakhstan, le Tadjikistan et l'Arménie. Une décision officielle avait été prise au début du mois de décembre de l'année dernière, au cours de la visite effectuée à Bichkek par le président russe Vladimir Poutine. A l'époque, pour démontrer les possibilités de stationnement d'avions russes sur l'aérodrome de Kant, deux avions d'assaut Su-25 et deux avions de transport militaires IL-76 s'étaient envolés du Centre d'instruction de l'Armée de l'air russe à Lipetsk en direction de la capitale kirghize.
La vieille piste de l'ancien centre soviétique de formation des pilotes pour l'Europe orientale et les pays en voie de développement d'Asie et d'Afrique, sur laquelle n'avaient jusqu'alors atterri que des L-39 tchèques de cinq tonnes et des Mig-21 à peine deux fois plus lourds, avait bien supporté les 19 tonnes des Su-25 et les 170 tonnes des avions-cargos russes. Ce "test" de la piste de Kant n'avait pas été simple formalité. Peu de temps auparavant, avaient refusé de s'y poser des F-18 américains, des Hornet britanniques et des Mirage-2000 français chargés d'appuyer la coalition antitaliban en Afghanistan. Selon les normes occidentales, l'épaisseur d'une piste en béton ne peut être inférieure à 30 centimètres. Celle de Kant ne dépasse pas 17 centimètres. C'est la raison pour laquelle l'OTAN avait choisi pour base aérienne provisoire l'aéroport civil de Manas, situé dans les faubourgs de Bichkek. La piste y a bien 30 centimètres d'épaisseur.
Kant est donc revenu aux Russes. Selon diverses estimations, la Russie a déjà investi de 2 à 30 millions de dollars pour, entre autres, la modernisation et les réparations toujours en cours, l'installation des équipements de navigation aérienne démontés au cours des années d'inactivité, la restauration du service d'entretien et la construction de logements pour les pilotes, les ingénieurs, les techniciens et les membres de leurs familles. Personne ne sait exactement combien de moyens devront encore être injectés. Certains experts avancent le chiffre "approximatif" de 200 millions de dollars. Cependant, une chose est sûre, c'est que Moscou devra débourser annuellement 50 millions de dollars pour l'entretien des effectifs militaires et civils - 700 personnes au total - de la base.
Ce n'est pas une somme très importante. D'une part, Bichkek se déclare prêt à couvrir les dépenses annexes: électricité, chauffage, eau, nettoyage des égouts, etc. D'autre part, le personnel d'entretien de la base sera composé essentiellement de ressortissants kirghiz, d'anciens ingénieurs et techniciens qui jadis avaient travaillé au centre d'instruction et qui n'entraîneront pas de frais de mission. Quant aux équipages des deux escadrilles de Su-25 et de chasseurs-intercepteurs Su-27 (chacune de quatre ou cinq appareils), des deux ou trois avions de transport Il-76, de deux avions-cargos An-26 et d'autant d'hélicoptères d'attaque Mi-8, ils seront remplacés tous les trois mois selon un système de rotation. Les officiers et enseignes bénéficieront de l'immunité diplomatique, leurs biens seront inviolables et exempts de visites de douane. Enfin, ces militaires ne verseront pas d'impôts locaux. Tout comme leurs collègues otanais cantonnés à Manas.
On sait bien pourquoi Bichkek a besoin d'une présence militaire russe en Kirghizie. D'un côté, elle équilibre ses rapports avec les Etats de l'OTAN, souligne le rapprochement politique, économique, culturel et militaire avec Moscou, rabat les prétentions de Tachkent à jouer un rôle exclusif en Asie centrale, montre aux voisins que la Kirghizie entretient des rapports d'allié "particuliers" avec la Russie, ce qui accroît son prestige sur la scène internationale. De l'autre, cette présence crée des emplois, ralentit l'exode des diplômés russophones et permet de contrecarrer l'extrémisme national et religieux qui, s'il est moins virulent que chez les voisins, constitue quand même également un danger pour la Kirghizie. Ces périls, le président kirghiz Askar Akaev les a évoqués à Moscou lorsqu'il a souligné que "la base deviendra le rempart de la lutte contre ces dangers et permettra à nos pays d'assurer leur développement dans la stabilité".
Compréhensible également est la nécessité pour la Russie d'implanter une autre base militaire en Asie centrale. Ainsi que le président Vladimir Poutine l'a fait remarquer, "il faut mettre en forme juridique notre présence militaire en Kirghizie". Il convient également d'assurer la couverture aérienne de la frontière méridionale de la CEI, par laquelle stupéfiants, littérature religieuse extrémiste et terroristes musulmans pénètrent massivement. De plus, la base permettra de soutenir nos gardes-frontières opérant au Tadjikistan, ainsi que la 201è division motorisée qui y est déployée. Enfin, la Russie renforcera ainsi son rôle et sa place en Asie centrale, accroissant son influence et son prestige dans cette région, et affirmant sa qualité de membre le plus actif du Traité de sécurité collective et de l'Organisation de coopération de Shanghai. C'est vrai qu'il reste à savoir comment, dans le cadre de la Force collective de réaction rapide, les avions russes pourraient faire face aux violations de la frontière et aux autres menaces.
Bien que le traité concernant la base de Kant stipule que la présence d'avions de combat russes en territoire kirghiz "revêt un caractère défensif et n'est dirigée contre aucun autre Etat", les analystes militaires se perdent en conjectures sur les possibilités d'utilisation de chasseurs-intercepteurs et d'avions d'assaut dans le ciel centrasiatique. En effet, aucune cible réelle n'existe dans le rayon de 2.000 kilomètres accessible aux chasseurs Su-27.
L'Afghanistan possède cinq chasseurs Mig-21, mais il est peu probable qu'ils menacent la frontière afghano-tadjique. Une telle opération serait d'une utilité douteuse et, surtout, serait empêchée par les avions de l'OTAN, qui patrouillent le ciel afghan. Quant à lutter contre le trafic de drogue au moyen de Su-25, cela équivaudrait à tirer au canon contre des moineaux: ce serait aussi ruineux qu'inefficace. Restent le Pakistan et l'Inde, mais, eux non plus, ne menacent pas la frontière méridionale de la CEI. Les tiraillements dans les rapports des pays d'Asie centrale avec l'Ouzbékistan expliqueraient-ils alors la présence des avions russes? Un conflit militaire ici semble inimaginable.
La présence d'avions de combat russes sur la base aérienne de Kant est probablement surtout destinée à "arborer les couleurs". Elle fera contrepoids à la base otanaise de Manas et montrera "qui est le maître du ciel centrasiatique". D'ores et déjà, Moscou exige de ses partenaires de la coalition antiterroriste en Afghanistan qu'ils "concertent avec la partie russe, à des fins de sécurité, les plans et les calendriers de vol". Cette mission mérite bien 50 millions de dollars l'an.
Quoi qu'on en dise, la base aérienne russe de Kant souligne que Moscou a recouvré ses positions en Asie centrale. Et pour longtemps désormais. C'est là un fait historique qui devra être pris en compte par les amis et partenaires.