Comme on sait, l'histoire de l'OCS remonte à 1996 quand les Présidents de cinq Etats, et plus précisément de la Fédération de Russie, de la Chine, du Tadjikistan, du Kazakhstan et de la Kirghizie, se sont rencontrés à Shanghai. Au début, il ne s'agissait que d'un forum annuel qui se réunissait généralement pour discuter au sommet des problèmes de sécurité dans la zone "entre la Russie et la Chine", soit en Asie Centrale et ce, tout particulièrement dans le contexte de la menace d'instabilité qui émanait alors du régime Taliban en Afghanistan. Quoi qu'il en soit, dès printemps 2001, ce forum s'est mis à se transformer de plus en plus en organisation puissante et autonome (où l'Ouzbékistan a aussi adhéré à son tour). Pour ce qui est du volet économique dans le travail de l'organisation, il n'a été en général que très peu évoqué, et même si l'on en parlait, c'était plutôt pour constater que la pauvreté en Asie Centrale constituait l'une des sources d'instabilité dans cette partie du monde. Aussi, fallait-il absolument faire quelque chose avec cette pauvreté accablante.
Aujourd'hui, l'aspect stratégique de l'OCS s'est retiré en quelque sorte au second plan. C'est que la menace émanant de l'Afghanistan n'est sans doute plus aujourd'hui aussi actuelle qu'autrefois. En plus, le mécanisme des consultations des structures de Défense et de Renseignement, tout d'ailleurs comme le Centre antiterroriste de la OCS à Bichkek, sont d'ores et déjà devenus une réalité. Comme résultat, une signification particulière revient, de toute évidence, désormais à des rencontres "économiques" des Premiers ministres des pays-membres de l'Organisation de coopération de Shanghai qui se déroulent en règle générale en automne, alors que les chefs d'Etat discutent des problèmes politico-militaires à la fin du printemps.
Et voilà que la rencontre pékinoise des Premiers ministres des pays de l'OCS, fin septembre, a offert bien des surprises, y compris sous forme de proposition de la Chine de créer, dans le cadre de l'Organisation de coopération de Shanghai, une zone de libre échange. C'est le Premier ministre de la République populaire de Chine (RPC), Wen Jiabao, qui a formulé une telle initiative à la rencontre de Pékin. Or, il y a à peine une année, la Chine manquait manifestement d'idées en ce qui concerne le développement économique des territoires, situés à l'Ouest de la RPC. Nul doute qu'il s'agit bien là d'une nouvelle politique de la nouvelle direction chinoise avec à sa tête le Président de la Chine populaire, Hu Jintao, et le Premier ministre chinois, Wen Jiabao.
Ne négligeons pas les nuances! Le Premier ministre de la Fédération de Russie, Mikhaïl Kassianov, a fait savoir à l'issue de la réunion à Pékin que les priorités de la coopération économique et commerciale au sein de l'Organisation de coopération de Shanghai, ce seraient le développement de l'infrastructure de transport, la production et le transfert d'énergie, la protection de l'environnement et, en particulier, de l'eau potable. A signaler que lesdits projets d'infrastructure forment le minimum nécessaire d'actions à entreprendre et ce, quelle que soient les voies et les variantes de l'évolution de la situation en Asie Centrale.
On dirait que le Premier ministre chinois parlait de la même chose, mais différemment. Il a notamment insisté sur la nécessité de la mise en place d'une infrastructure pour commerce et investissements, pour garantir une circulation libre et stable des marchandises au sein de l'OCS. Il a aussi signalé la nécessité de balayer toutes les barrières non tarifaires qui surgissent à la suite des actions des services douaniers, de quarantaine et de transport. Tout cela, a indiqué Wen Jiabao, est une condition sine qua non pour la création d'une zone de libre échange que l'on a proposé de former d'ici 2020.
Toutes ces propositions ont été approuvées. Adopté à Pékin, le programme de coopération économique et commerciale à long terme dans le cadre du l'Organisation de coopération de Shanghai est prévu pour la période allant justement jusqu'à 2020. Les chefs de gouvernement donneront des instructions appropriées à leurs ministères et administrations économiques pour sélectionner quelques projets, aussi modestes soient-ils, qui permettraient cependant de roder, comme il se doit, paramètres et schémas de la coopération économique entre les "six" de Shanghai à l'avenir.
Et là, il ne s'agit plus de l'approche de la Russie ni de celle de la Chine, car celles-ci ont été d'avance intégrées dans les documents finaux de la réunion pékinoise. Quoi qu'il en soit, force est de reconnaître que cette initiative libérale, celle de marché concernant une future zone de libre échange en Asie Centrale, a été avancée plus par Pékin que par toutes les autres capitales des pays de l'OCS. Tous les autres demeurent plutôt pensifs, bien que radieux.
Il est évident que la Chine a davantage d'expérience dans cette sphère précise que tous les autres pays-membres de l'OCS, y compris même la Russie. Tout d'abord, parce que la Chine est davantage un pays de marché, car les réformes y avaient été lancées déjà au début des années 1980. Les volumes du commerce extérieur de la RPC sont plusieurs fois supérieurs à ceux de la Russie. Or, le principal y est certes cette zone de libre échange qui se forme d'ores et déjà de façon accélérée (et avec le rôle très actif de Pékin) selon la formule 10 + 3, c'est-à-dire les pays du Sud-Est asiatique, faisant partie de l'ASEAN, et les pays de l'Asie de l'Est (Chine, Corée du Sud et Japon). A propos, ce programme est orienté, lui aussi, vers 2020, date qui figure aussi dans les documents de l'Association de coopération économique Asie-Pacifique (APEC), organisation qui regroupe toutes les économies du Pacifique. Pour ce qui est de la Russie, elle y a à son avantage des projets d'intégration sur l'étendue post-soviétique, assortis de son rapprochement continu avec l'Union européenne (UE), encore que tous ces processus se déroulent beaucoup plus rapidement aujourd'hui que dans les années 1990.
Somme toute, des zones de libre échange constituent ce point de repère vers lequel converge, de nos jours, l'ensemble du système économique du monde. Il n'en est pas moins vrai cependant que la libéralisation universelle rappelle de plus en plus aujourd'hui l'horizon qui s'éloigne à mesure que l'on s'approche de lui, chose attestée par l'échec évident d'un nouveau tour des négociations commerciales à Cancun (Mexique) dans le cadre de l'Organisation mondiale du Commerce (OMC). Cet échec est dû au fait, signalons-le, que les intérêts des pays industrialisés et des pays en voie de développement ne sont pas les mêmes, loin s'en faut! C'est sans doute la raison pour laquelle la mise en place de groupements régionaux - zones de libre échange - chacun avec ses particularités et ses rythmes de progression vers la liberté économique, apparaît comme beaucoup plus réaliste de nos jours. En d'autres termes, c'est un bon entraînement à l'adhésion à l'OMC et à l'intégration économique mondiale dans son ensemble.
Cela est sans doute surtout valable pour l'Asie Centrale. En effet, bien que la zone de l'OCS soit souvent définie comme s'étendant de la Baltique au Pacifique, on ne doit pas oublier qu'il s'agit là plutôt de l'Asie Centrale - région assez pauvre à économie que l'on qualifie de "capitalisme d'Etat" dans le meilleur des cas.
Les relations entre ces deux géants que sont la Russie et la Chine, sont plutôt harmonieuses dans le domaine politique, tout en abondant de problèmes, encore que pratiquement tous ces problèmes relèvent essentiellement de la sphère économique. Lesdits problèmes se résument à peu près comme suit: les rapports bilatéraux dans le commerce deviennent de plus en plus l'apanage du passé pour céder place aux règles et principes universels. Quoi qu'il en soit, la transition n'y est pas facile ni simple, mais bel et bien douloureux. D'autre part, le projet conjoint de Moscou et de Pékin en Asie Centrale - et c'est sans doute ainsi que l'on pourrait définir l'OCS - donne une chance inédite de trouver en commun une multitude de solutions non standard pour promouvoir les économies de cette partie du monde, tout en apportant des avantages non négligeables à tous les six membres de l'OCS, y compris à la Russie et à la Chine.