Le soir du 8 septembre 1944, un puissant vrombissement se fit entendre dans le ciel de Londres, suivi d'une explosion d'une force terrifiante: un V-2 allemand venait de tomber dans le quartier de Chiswick. Ce grondement de tonnerre dans le ciel de la capitale britannique annonça qu'une arme nouvelle, inédite, était apparue sur le champ de bataille: les missiles balistiques.
Un peu moins de soixante ans plus tard, cette arme est la plus meurtrière qui soit et elle est déterminante dans n'importe quel conflit militaire. Ici il ne s'agit pas du tout des seuls missiles nucléaires stratégiques: on sait pertinemment qu'il est impossible d'utiliser les armements stratégiques et même tactiques car il s'ensuivrait inévitablement une guerre globale, une catastrophe économique, politique et écologique totale. C'est d'ailleurs la raison pour laquelle des accords et des normes internationaux limitent la prolifération des armements aussi bien nucléaires que d'autres. Un exemple: le Régime de contrôle des technologies balistiques.
Cet accord international, dont font partie les sept pays les plus développés au monde, ainsi que la Russie depuis 1995, réglemente la prolifération des technologies balistiques par ses signataires. Ces huit pays se sont engagés à ne pas transmettre à d'autres pays des missiles d'une portée supérieure à 500 kilomètres et d'une capacité d'emport de plus de 500 kilogrammes.
Cependant, la dissémination des missiles balistiques non nucléaires tactiques de 300 kilomètres de portée et des systèmes de missiles extra-atmosphériques n'est soumise à aucune restriction. Ce sont eux justement qui ont été les principaux facteurs de destruction lors des derniers conflits nucléaires.
La chose s'explique par le fait que les conflits militaires actuels sont régionaux par excellence. Même un nombre réduit de missiles balistiques tactiques peut rapidement modifier le rapport des forces sur un théâtre d'opérations restreint. D'autre part, à la différence des Etats-Unis, des pays proche-orientaux et centrasiatiques comme l'Iran et le Pakistan, de même que la Corée du Nord, ne sont pas à même présentement de doter leurs forces armées d'armes de haute précision basées dans les airs et sur mer. Les missiles de petite et de moyenne portées et les missiles sol-air constituent pour le monde musulman, la Corée du Nord et la Chine la seule alternative tant soit peu valable aux missiles de croisière Tomahawak et "bombes intelligentes" américains.
Beaucoup d'experts militaires et de politiques évoquent déjà la nécessité d'un contrôle international strict sur la prolifération des missiles tactiques et sol-air. La voie la plus simple serait de transformer le Régime de contrôle des technologies balistiques en document juridique international universel dont la violation entraînerait des sanctions.
Seulement des obstacles se présentent ici, dont le dénominateur commun pourrait être le commerce des armes.
Le négoce des missiles balistiques est un des volets les plus prometteurs du commerce des armes. Vingt-deux pays dans le monde disposent de missiles balistiques et sept peuvent en fabriquer. Seulement quand des pays aux régimes stables, comme la Russie et les Etats-Unis, étroitement liés au Traité sur la non-prolifération des armes nucléaires et à d'autres accords concernant les armes de destruction massive, se livrent à ce commerce, c'est une chose. C'en est une autre lorsque des pays sont prêts à vendre des missiles au plus offrant, sans se soucier des conséquences militaires et politiques.
A cet égard, particulièrement préoccupante est la position de la Corée du Nord qui, d'un côté, n'est liée à aucun engagement international en matière de contrôle des armements, et de l'autre a annoncé son intention d'accroître ses ventes de technologies balistiques. Au début du mois d'août le quotidien japonais Sankei Shimbun se référant à des "sources nord-coréennes" a annoncé que Pyongyang entendait d'ici à la fin de l'année exporter des missiles Taepodong-2 dont la portée est de 6.000 kilomètres.
Etant donné que les programmes d'armements nord-coréens échappent pratiquement à tout contrôle, il est difficile d'élaborer des dispositifs internationaux faisant obstacle à la prolifération des technologies balistiques dans les régions sensibles.
Ces problèmes réclament une réflexion réellement différente, au moins de la part des grandes puissances. De la confiance tout d'abord. Seulement la confiance pose problème elle aussi. On sait que de graves désaccords existent entre la Russie et les Etats-Unis en ce qui concerne l'évaluation des performances des missiles tactiques. Voilà un exemple de divergence.
A ce jour, la Russie et les Etats-Unis sont les seuls pays à savoir fabriquer des missiles tactiques de haute précision. Toutefois, le principal missile américain ATACMS, conçu d'après des technologies vieilles de 30 à 40 ans et d'une portée de 115 kilomètres, est peu compétitif face au missile russe Iskander-E.
Selon une information communiquée en été 2003 à la presse russe par Nikolaï Gouchtchine, directeur du bureau d'études Machinostroiénié (région de Moscou), l'ogive de 480 kilogrammes d'un Iskander-E frappant une cible avec une marge d'erreur de deux mètres aurait un effet équivalant approximativement à une charge nucléaire. Qui plus est, ce missile est totalement autonome une fois les coordonnées de la cible introduites dans le logiciel. "Notre ogive optique est autoguidée, a indiqué Nikolaï Gouchtchine, elle choisit la cible infailliblement. Rien ne peut l'en empêcher: ni le brouillard, ni la nuit sans lune, ni les parasites radioélectriques provoqués par l'ennemi. Même les dispositifs les plus efficaces de lutte radioélectronique sont impuissants face à de telles ogives. Iskander-E est le seul missile au monde à afficher ces performances".
Etant donné que les essais d'Iskander-E sont pratiquement terminés et qu'il est prêt à l'exportation, la Russie pourrait très prochainement s'emparer du leadership sur le marché des missiles de nouvelle génération.
On possède déjà des informations selon lesquelles les Etats-Unis s'apprêteraient à proposer d'inclure ce missile russe dans la liste des matériels concernés par le Régime de contrôle des technologies balistiques.
Une question se pose: pourquoi ce document existe-t-il? Ou bien c'est un instrument au service de la sécurité internationale, qui pourrait, ultérieurement, constituer le noyau d'un traité global. Ou bien au yeux de nos partenaires, sa seule valeur consiste à pouvoir être utilisé dans la lutte concurrentielle pour les marchés licites des armement. Au choix?
L'argent c'est bien sûr quelque chose de très sérieux. Mais la sécurité internationale passe quand même avant.