Répondant à cette question, le ministre de la Défense de la Fédération de Russie, Sergueï Ivanov, a récemment déclaré qu'il "n'excluait rien d'avance". A certaines conditions, des soldats russes pourraient se rendre en Irak. Le ministre a précisé: "Tout dépend du texte de la résolution, de l'unanimité au sein de l'Organisation des Nations Unies et de l'impact que cela pourrait avoir sur l'évolution générale de la situation en Irak. Quoi qu'il en soit, le Conseil de sécurité de l'ONU devra faire à la Russie une proposition en ce sens, que nous examinerons ensuite".
Or, moins d'une semaine après cette première déclaration, Sergueï Ivanov s'est encore une fois exprimé sur ce thème, cette fois pour rejeter catégoriquement l'idée d'une éventuelle participation de l'armée russe aux opérations de maintien de la paix en Irak. "Nous n'avons jamais eu de telles intentions, et nous n'en avons toujours pas", a-t-il souligné avec fermeté.
Cependant, la déclaration ne règle pas la question de savoir si Moscou devrait ou non, sur décision du Conseil de sécurité de l'ONU, envoyer les troupes russes en Irak.
C'est que la Russie a des intérêts non seulement politiques mais également militaro-économiques, dans cette partie du Proche-Orient. Dans les années 1980, l'Irak était le plus gros acheteur d'armes soviétiques. Au 1er décembre 1996, sa dette envers la Russie se montait à 7,238 milliards de dollars sur ce poste, et à 586,7 millions de dollars sur le poste des programmes d'assistance technique.
Il n'y a pas vraiment de raisons pour que Bagdad renonce à sa coopération technico-militaire avec la Russie. Il est peu probable que, nonobstant leur certitude de régner en maîtres sur le marché des armements, les compagnies américaines, britanniques et autres firmes occidentales puissent satisfaire tous les besoins de l'Irak en la matière; d'autant que les armes occidentales se distinguent par un certain nombre de spécificités.
A la différence des armes russes, elles ne sont guère connues des Irakiens. La maîtrise d'un nouveau matériel de guerre demanderait trop de temps, alors qu'il faut dès à présent rétablir l'ordre dans le pays. Le mieux serait de faire appel aux forces militaires et policières locales qui se montreraient loyales envers les contingents de la paix de l'Organisation des Nations Unies (à condition évidemment que ceux-ci soient envoyés par le Conseil de sécurité), ainsi qu'envers l'administration américaine et le conseil de gouvernement transitoire de l'Irak même. Si des troupes russes participent à l'opération de maintien de la paix, le gouvernement russe est tout à fait en mesure d'approvisionner les forces armées irakiennes naissantes en matériel militaire déjà connu des Irakiens, au moins pour ce qui concerne les armes légères d'infanterie et les autres armements antiterroristes. Afin d'accélérer l'apprentissage du maniement de ce matériel, Moscou pourrait d'ailleurs envoyer ses spécialistes et conseillers en formation.
Il est aussi d'autres raisons pour lesquelles les militaires russes pourraient prendre part à une opération de stabilisation de la situation en Irak. A la différence des militaires américains, britanniques et même polonais, les troupes russes inspireraient une bien plus grande confiance à la population locale, n'ayant pas participé à l'opération "Choc et effroi". De plus, la Russie est très respectée dans le monde arabe, et la présence de ses unités au sein d'une force multinationale de maintien de la paix ne manquerait pas de contribuer à une plus rapide instauration de l'ordre dans ce pays, à l'organisation d'élections démocratiques et au retour à la vie normale et pacifique.
Mais il y a au moins autant d'arguments contre la participation de la Russie à une opération de maintien de la paix en Irak. Le principal d'entre eux s'énonce simplement: "ce n'est pas notre guerre". Tout comme la France, l'Allemagne et d'autres pays, la Russie s'était catégoriquement opposée à l'invasion de l'Irak par les Etats-Unis et la Grande-Bretagne, de sorte que si, même sur décision du Conseil de sécurité de l'ONU, elle assiste désormais les militaires envahisseurs dans la stabilisation de la situation en Irak, elle justifie, de fait et a posteriori, la nécessité de l'opération "Choc et effroi".
Un autre argument consiste à relever l'absence de garantie sur l'ouverture du marché des armements irakiens à la Russie. De plus, il est permis de douter du remboursement de la dette due par les Irakiens à notre pays pour les exportations d'armes et de matériel de guerre. Il est peu probable que les Américains nous cèdent quoi que ce soit de leurs futurs dividendes. Aussi est-il inutile d'espérer un avantage militaro-économique quelconque.
Enfin, d'autres questions se posent: en cas de participation des troupes russes, où notre contingent de paix serait-il déployé? Dans le Nord de l'Irak, nous nous exposerions au risque de détériorer nos relations traditionnellement bonnes avec les Kurdes. Dans le centre du pays? Les Etats-Unis ne voudront sans doute pas partager avec nous la responsabilité de Bagdad et ses alentours. Entrer dans le secteur sous commandement polonais? Il y a peu de chances que cela convienne aux généraux russes. Il reste, dans le Sud de l'Irak, les rives du Shat-El-Arab. L'endroit est difficile, et les unités russes n'ont rien à gagner à se heurter aux Arabes chiites qui contrôlent ce territoire.
Quoi qu'il en soit, toutes ces réflexions n'éclipsent pas la thèse principale. La Russie a effectivement tout intérêt à ce que la paix soit instaurée en Irak dans les meilleurs délais. Et si le Conseil de sécurité de l'ONU prend la décision de dépêcher en Mésopotamie un contingent de paix sous le drapeau et la juridiction de l'Organisation des Nations Unies (et peu importe qui commandera ce contingent), Moscou pourrait participer au déploiement des troupes. Notre aviation de transport militaire et nos compagnies aériennes civiles possèdent suffisamment d'avions pour que l'opération soit menée rapidement et efficacement.
Il n'y a pas lieu non plus d'exclure la possibilité d'une intégration de nos policiers à une coalition des forces policières internationales. Le ministère russe de l'Intérieur possède une certaine expérience en la matière. Alors que les militaires russes se sont retirés du Kosovo, il reste encore sur place quelque 150 policiers russes, coopérant efficacement avec leurs collègues des autres pays. Nonobstant le passif de leurs relations, nos fabriquants d'armes pourraient eux aussi collaborer avec les Irakiens. Une grande partie du matériel de guerre a été détruite ou abîmée au cours des hostilités. Le démantèlement sécuritaire de tout ce matériel exige des connaissances et un savoir faire que nul ne peut maîtriser mieux que les fabriquants de ces armes.