Le commandant d'un régiment blindé russe, le colonel Iouri Boudanov, a été reconnu coupable du meurtre de la jeune fille tchétchène, Elza Koungaïeva, par le Tribunal militaire de la Région militaire du Caucase du Nord.
Or, ce procès judiciaire qui a pris deux longues années a provoqué une véritable division dans l'armée russe en Tchétchénie, mais aussi au sein même de la société russe. Bien des officiers supérieurs évaluaient ledit procès comme une tentative pure et simple du pouvoir politique pour leur faire endosser toute la responsabilité des actes de justice sommaire commis contre la population civile en Tchétchénie. Elza Koungaïeva a justement été victime de cette justice sommaire. Youri Boudanov l'avait prise pour un sniper, l'avait conduite chez lui et étranglée de ses propres mains. A signaler que la thèse selon laquelle Elza Koungaïeva aurait été un tireur d'élite n'est apparue que beaucoup plus tard, alors que, dès le début, il ne s'agissait que du viol d'une jeune Tchétchène. C'est cela qui avait alors indigné le chef de l'Etat-major général des Forces Armées de la Fédération de Russie, Anatoli Kvachnine.
Il semblait au début que le procès de Iouri Boudanov serait rapide. Quoi qu'il en soit, peu après, il est devenu tout à fait évident que le procès était en train de revêtir un caractère politique. Les militaires disaient carrément qu'une guerre efficace contre les terroristes dans le Caucase du Nord était bel et bien impossible sans représailles contre tous ceux qui les soutenaient. Force est de reconnaître que Boudanov est un cas extrême. Mais qui osera accuser un officier, décoré de l'Ordre du Courage, qui risque tous les jours sa vie au nom de la sauvegarde de l'unité de la Russie, d'avoir perpétré un crime, dans un mouvement de passion. Libre à vous autres, dans les arrières, de parler des droits de l'homme, alors que là, dans l'armée, le sang coule, et nos camarades périssent.
A travers toute la Russie, des organisations patriotiques sont nées qui s'assignaient pour objectif d'innocenter Youri Boudanov. Il est devenu parfaitement évident que, si celui-ci était reconnu criminel de guerre, cela pourrait déclencher, au sein de la société, une critique virulente du pouvoir de la part des couches les plus radicales. Le mythe éternel du "couteau planté dans le dos" de l'armée en pleine campagne s'était alors fait de nouveau entendre haut et fort. Mais si, auparavant, la défaite au Caucase avait été attribuée au général Alexandre Lebed pour avoir signé, à la veille de la présidentielle, les accords de paix à Khassaviourt, dès lors, c'est le nom même de Vladimir Poutine qui était en jeu. C'est justement l'actuel Président de la Russie qui a déclaré une guerre sans merci au terrorisme dans le Caucase du Nord et ne cessait de le souligner. Bien plus, la cote de popularité de Vladimir Poutine et même son élection au poste de Président sont liées, et non sans raisons, peut-être, à sa politique intransigeante de sauvegarde de l'intégrité territoriale de l'Etat face à la menace du séparatisme au Caucase.
Par conséquent, la justice russe s'est retrouvée devant une décision très difficile à prendre. D'une part, les preuves de la culpabilité de Boudanov ne manquaient pas, loin s'en faut. De l'autre, la justice ne pouvait, évidemment, pas ne pas s'apercevoir des dessous politiques du procès. Néanmoins, le magistrat militaire a prononcé le verdict - "coupable". Ce verdict est d'autant plus sévère qu'il se rapporte à un officier d'active, mais témoigne aussi et surtout de la priorité incontestable de la loi sur les avantages politiques du moment et la morale corporative.
Qui plus est, le verdict en question est hautement significatif. Le Kremlin n'a pas tardé à réagir à la condamnation de Boudanov. Ainsi, Sergueï Iastrjembski, assistant du Président, a déclaré que c'était la bonne décision, et que le tribunal avait fait preuve de courage et de volonté. Pour l'Occident où la cour ne porte son verdict que sur la base de la loi, une telle déclaration paraît pour le moins étrange. On ne sait pas si la justice était, effectivement, indépendante dans le cas de Boudanov, mais Sergueï Iastrjembski le laisse clairement entendre.
Or, le conseiller du chef de l'Etat s'est aussi expliqué avec l'armée russe. Reprenons ses termes exacts: "Ce n'est pas un coup porté contre l'armée russe. Par contre, cela fait honneur à l'armée russe... L'armée se débarrasse tout simplement des gens qui en ont sali l'image".
Il n'y a plus rien à ajouter sur l'affaire Boudanov. Il est criminel et coupable. Le Caucase a, certes, accueilli avec satisfaction sa condamnation. Tous les actes illégaux des militaires en Tchétchénie seront sévèrement punis. Et le Kremlin fait sa principale déclaration politique qui se résume comme suit: non seulement l'armée se débarrassera de tous ceux qui en ont sali l'honneur, mais le Parquet général ne sera pas, lui non plus, entravé dans sa lutte contre les fonctionnaires les plus haut placés et les plus gros hommes d'affaires si ceux-ci sont corrompus. Si cette politique acquiert un contour bien net, Vladimir Poutine sera tout bonnement "condamné" à bénéficier du soutien de la société.
