Les généraux russes ont fermement l'intention de créer en Russie une police militaire, en lui transférant certaines compétences secondaires, remplies jusqu'à présent par le personnel militaire. La police militaire américaine est étudiée comme un des modèles possibles. Mais le transfert automatique de l'expérience américaine sur le sol russe est impossible: étant donné les différentes missions des militaires des deux pays, il y a forcément des subtilités et des nuances de mise en œuvre.
Le ministère des Affaires intérieures du ministère de la Défense
L'idée de créer une police militaire au sein de l'armée russe existe depuis longtemps (pratiquement depuis l'époque soviétique tardive), mais le ministère de la Défense vient seulement de prendre cette décision en ordonnant de créer un tel service avant la fin de l'année.
La principale tâche de la police militaire devrait consister à maintenir l'ordre dans les unités militaires du ministère de la Défense. La police militaire devrait également être chargée de la protection des sites militaires et gérer l'ensemble du service de la prévôté.
L'intention de créer une police militaire russe en s'appuyant également sur l'expérience étrangère a été annoncée par le chef de l'état-major des forces armées russes Nikolaï Makarov pendant sa visite aux Etats-Unis.
"Aujourd'hui, dans notre armée, nous nous employons à créer une nouvelle structure, à savoir une police militaire. L'expérience des Etats-Unis en la matière nous serait très utile… C'est la raison pour laquelle nous sommes intéressés par l'expérience américaine de formation des instructeurs pour préparerer ensuite notre personnel pour la police militaire dans le système de formation militaire du ministère russe de la Défense, en adaptant évidemment cette expérience aux réalités russes concrètes", a déclaré le général Makarov.
La MP américaine (Military Police) remplit justement toutes les missions énumérées ci-dessus, et s'occupe également de la circulation des convois militaires. Pendant la Seconde guerre mondiale et la guerre de Corée, elle était également chargée d'une mission très importante pour les années 1940-50, telle que la lutte contre les spéculations et le vol de matériel militaire dans les lignes arrières des troupes.
Une police veillant au respect du règlement
Mais, bien sûr, pendant la création du nouveau service, on accordera le plus d'attention au rétablissement de l'ordre dans les régiments. Autant qu'on puisse en juger, la "dedovchtchina" (bizutage) s'est considérablement réduite après la diminution du temps de service militaire à un an, bien que des problèmes semi-criminels dans le cadre des groupes ethniques et d'autres relations hors règlement demeurent. Comment la mise en place de la police militaire pourrait influer sur la situation dans l'armée?
L'une des principales causes de l'anarchie dans les unités (aussi bien en Union soviétique que dans l'armée de la Fédération de Russie) était la complaisance des officiers en raison de leur emploi du temps extrêmement chargé.
L'évincement de l'armée des sergents et des majors de carrière depuis les années 1960 au profit des appelés pseudo-préparés (principalement des soldats en deuxième année de service, autrement dit ceux qui organisaient les "épreuves d'incorporation" aux bleus) a conduit à des désagréments.
Premièrement, l'absence de corps stable et expérimenté de sergents dans l'armée couplée à la complaisance des officiers a contribué à la dedovchtchina.
Deuxièmement, l'enseignement de la discipline dans les unités et le contrôle du déroulement du service retombait dans une grande mesure sur les officiers subalternes – des commandants de section et en parti d'unité. Ceux qui prenaient leurs tâches supplémentaires au sérieux tenaient les anciens en laisse et les utilisaient pour entraîner les bleus.
Mais ceux qui étaient plus faibles et lâches, ou simplement négligents, laissaient le contrôle aux appelés plus anciens en obéissant au principe "je ne veux rien savoir, mais que tout soit fait", avec les conséquences qu'on connaît. Comme on peut facilement le deviner, un tel chef doit à tout prix cacher sous le tapis toutes les traces de "dedovchtchina" dans son unité, et la verticale du commandement est là pour l'appuyer dans sa tâche, qui vit dans l'ensemble selon le même principe du "je ne veux rien savoir".
Pour cette raison, la création d'une structure parallèle non subordonnée aux commandants militaires et chargée de veiller à l'ordre dans les unités militaires ne peut qu'être saluée.
Le temps et l'expérience de l'interaction entre la police militaire et l'armée diront dans quelle mesure cela permettra de remédier à ce qu'il reste de la "dedovchtchina".
Les particularités subtiles
Quoi qu'il en soit, il sera impossible de faire une copie exacte de la police militaire américaine: les tâches et les missions de son activité devront être adaptées.
La première des particularités nationales serait certainement la question de la poursuite de ceux qui "se défilent". Le ministère russe de l'Intérieur insinue depuis longtemps qu'il n'est pas disposé à attraper les appelés déserteurs qui sont complètement inoffensifs du point de vue de la situation criminelle dans les rues, et traiter ce cas ne fait que détourner l'attention des policiers de leur véritable travail. La toute nouvelle police militaire n'a qu'à s'en charger, déclarent les représentants du ministère.
Cela a une certaine logique, mais, par exemple, chez les Américains, la police militaire a une application extrêmement limitée dans le domaine civil. La police militaire n'est pas employée dans les secteurs sous la responsabilité de la police d'Etat, par exemple. Seule exception, l'état de guerre ou la situation d'urgence, mais même dans ces cas là, les fonctions de la MP sont très limitées.
Octroyer à la police militaire la compétence concrète de la poursuite des déserteurs en temps de paix reviendrait à créer un nouvelle branche des forces de l'ordre qui aurait le droit de vérifier l'identité dans les rues et de s'introduire dans un domicile. Difficile à dire dans quelle mesure ce serait justifié, étant donné le niveau réel de corruption au sein des forces de l'ordre et le niveau carrément insuffisant de la protection judiciaire des Russes contre les agissements illégitimes des organismes publics.
Une autre particularité paraît purement hypothétique, mais elle a déjà commencé à inquiéter les observateurs. Les communiqués concernant la formation de la 130e brigade d'infanterie motorisée de Moscou (en fait, une brigade de police militaire) ont provoqué une kyrielle de théories du complot – il s'agirait soi-disant, d'une création hâtive d'unités punitives pour la répression des troubles dans la capitale. Et l'arsenal du 130e détachement est très intéressant, notamment des véhicules blindés de transport de troupe BTR-80, des lance-flammes Chmel et même une section de plongeurs.
Evidemment, les nombreux sites militaires et gouvernementaux qu'il serait nécessaire de défendre dans des conditions urbaines difficiles demandent du personnel et des équipements, y compris des armes lourdes spécifiques: les Chmel dotés d'ogives thermobariques (arme de type non conventionnel, explosive, qui combine des effets thermiques, d'onde de choc et de dépression) sont précisément prévus pour traiter des espaces clos – des blockhaus ou des bâtiments.
Mais dans le cas présent, c'est une duplication des unités militaires du ministère de l'Intérieur (par exemple, la division Dzerjinski). Sachant que depuis longtemps, on parle de la transformation de ces unités en une structure à part comprenant diverses "gardes", telles que "républicaine", "présidentielle" et "nationale". Ces "gardes", en fait, servent à réprimer les émeutes, et dans les pays instables ou politiquement fragiles, cela sert également d'assurance pour les dirigeants contre les coups d'Etat militaires.
Il serait intéressant de voir quel chemin sera emprunté par la suite par les initiateurs de cet ensemble de forces (franchement axées sur la conduite des opérations militaires) et de moyens pour ce nouveau département présenté comme un outil de maintien de l'ordre au sein de l'armée.
Une création parallèle d'emplois
Il ne faut pas non plus oublier une autre circonstance particulière. Beaucoup d'experts font remarquer que le corps de la police militaire pourrait devenir un refuge pour les officiers renvoyés des forces armées.
En fait, ce type de procédé est souvent appliqué en Russie. Parfois, des unités entières de sécurité changent d'enseigne en se lançant dans un domaine complètement différent. Par exemple, le Service fédéral russe pour le contrôle des stupéfiants a été créé en faisant appel au personnel des directions régionales de la police fiscale dissoute, et les départements du fameux centre pour la lutte contre l'extrémisme du ministère russe de l'Intérieur ont aspiré pas mal de personnel de la direction pour la lutte contre le crime organisé dissoute à la même période.
Est-ce une bonne chose de faire du neuf avec du vieux? La réponse à cette éternelle question dépend de chaque cas en particulier. En tout cas, on ne peut pas ignorer le fait que si la décision de la création d'une structure parallèle qui serait dissociée de la caste militaire est prise, alors ce serait une erreur d'y employer des "cadres" directement liés à l'armée: parmi eux, il y aura forcément des gens directement responsables de l'anarchie contre laquelle la police militaire devra précisément lutter.
Dans ce cas, la "fusion" inévitable entre les officiers de police militaire et de l'armée pourrait devenir un terrain fertile pour dissimuler les crimes, les infractions réglementaires et même le vol des biens.
Pour l'instant, on ignore si le ministère russe de la Défense est capable de créer un filtre efficace qui permettrait de trier le personnel parmi les militaires quittant l'armée, afin d'empêcher de compromettre ce nouveau service.
L’opinion de l’auteur ne coïncide pas forcément avec la position de la rédaction
