"La poubelle de l’histoire déborde de ceux qui pensaient que les Etats-Unis n’avaient plus d’importance." Cette phrase a été prononcée par le ministre américain de la Défense, Robert Gates, avant sa visite à Pékin, destinée à préparer le voyage du président chinois aux Etats-Unis. Et bien qu’aux Etats-Unis on entende un peu partout de telles déclarations, dans le cas présent le contexte est clair, il est empreint de l'accent chinois.
En fait, durant toute l’année 2010, l'attitude de l’administration de Barack Obama envers la Chine visait à faire comprendre au monde entier que les Etats-Unis ne craignaient pas les Chinois et ne se rayaient pas de la liste des superpuissances.
Et c’est le jour J de la visite. Le président chinois Hu Jintao a traversé l’océan pendant la journée de mardi. Les principaux événements de son programme étaient prévus pour mercredi. Les thèmes de discussion avec Barack Obama sont nombreux. Cette fois les questions concernant la défense, la sécurité et l’équilibre stratégique prédominent, bien que le commerce et la monnaie soient aussi au menu.
L’année des porte-avions
Dans l’ensemble, il est difficile de se défaire de l’impression que la visite actuelle était prévue pour réparer les erreurs commises par l’équipe de Barack Obama dans sa politique chinoise en 2010. Bien sûr, personne ne veut faire preuve de faiblesse, mais ne serait-il pas exagéré de mettre en place à la fois deux alliances antichinoises à proximité de la péninsule de Corée et dans la mer de Chine du Sud?
Dans le premier cas, les Etats-Unis ont pleinement utilisé les incidents très controversés entre les deux Corées, tels que le naufrage pour une raison inconnue de la corvette Cheonan ou le duel d’artillerie des Coréens dans les eaux contestées. Aux yeux de la Chine, l’année 2010 a été "l’année des porte-avions" près des côtes chinoises. Des porte-avions américains, bien sûr, car la Chine n’en possède pas et ce ne sera pas le cas avant une dizaine d’années. Dans le second cas, sans aucune raison apparente, la diplomatie américaine a créé à partir de rien un scandale concernant les territoires litigieux dans la mer de Chine du Sud, en inventant le mythe de "l’agressivité" de Pékin dans cette histoire. Certains pourraient y croire, mais certainement pas une personne connaissant l’histoire des longues années de manœuvres diplomatiques internationales autour de ces eaux et de ces îles.
Désormais les Etats-Unis "ont de l’importance" près des frontières chinoises. La question est de savoir ce qu’ils obtiendront en jouant des muscles. Il semble que les USA ont exercé une pression simplement pour tirer quelque chose du problème américano-chinois actuellement important pour les Etats-Unis: l’argent, le commerce, les finances. Car les Etats-Unis ont précisément des problèmes dans ces domaines.
Bien sûr, les Etats-Unis sont encore puissants, mais…
Il est annoncé que les négociations commerciales américano-chinoises, qui se tiendront à Washington, seront les plus importantes des dix dernières années. On sait globalement ce que chaque puissance attend de l’autre, mais on ignore comment concrètement se dérouleront les négociations et quel en sera le résultat.
Il n'est pas simplement question des relations économiques entre les deux grands pays. Il s’agit de la correction du modèle des relations économiques mondiales, celui qui a conduit à la crise financière de 2008.
Dans ce modèle, la Chine a assumé le rôle d'atelier mondial travaillant pour la consommation aux Etats-Unis et en Europe. Généralement, on commence le décompte à partir de l’adhésion de la Chine à l’Organisation mondiale du commerce (OMC) en 2001, ce qui permet actuellement aux compagnies américaines de vendre à la Chine des produits pour 90 milliards de dollars (2010), par rapport à 19 milliards en 2001. Mais malheureusement, elles en achètent bien plus. Le déficit commercial annuel des Etats-Unis dans le commerce avec la Chine est proche de 300 milliards de dollars. Ce n’est pas tout à fait le modèle de relations que les Américains souhaiteraient (les Etats-Unis sont le pays le plus endetté du monde avec 14 mille milliards de dollars de dettes). "Et que faire de tout cet argent?", se demandent les Chinois qui ont accumulé des réserves monétaires supérieures à celles des pays de la zone euro, de la Russie, du Japon et de certains autres Etats réunis.
On sait ce que les Etats-Unis veulent de la Chine. Achetez, importez, ranimez l’industrie américaine et européenne. Pour cela, augmentez le taux de change du yuan (un thème sur lequel la littérature économique a été particulièrement prolixe au cours des dernières années). En bref, sauvez-nous, sauvez notre économie, autrement… (voir ci-dessus au sujet des porte-avions).
Comment trouver un terrain d’entente?
Bien sûr, c’est un comportement typiquement américain. Et l’attitude chinoise dans cette histoire est typiquement chinoise. Le président Hu Jintao a déjà tout dit avant sa visite aux Etats-Unis dans une interview accordée au Washington Post et au Wall Street Journal, dont des extraits ont été publiés dans le journal chinois Rénmín Ribao.
L'idée essentielle est probablement la suivante: les deux nations seront contraintes de s’entendre au cours de ce siècle. Il faut plus de confiance, il faut apprendre à communiquer et à penser autrement.
Si on laisse de côté l'attitude excessivement scandaleuse tantôt de la Chine, tantôt des Etats-Unis, dans l’ensemble les deux pays vont vers la recherche d’un modèle de coexistence. Et ils le trouveront, bien qu’il semble actuellement que les relations entre les deux pays sont aussi mal en point que pendant la présidence du président démocrate Bill Clinton. Les Chinois n’arrivent pas à se faire aux démocrates. Et ils ne sont pas les seuls.
L'irrésistible ascension de la Chine
A titre de post-scriptum, disons qu’en dépit de tous les efforts de l’administration de Barack Obama pour "pérenniser" la supériorité américaine dans les relations avec la Chine, on connaît depuis longtemps la tendance. Les exportations chinoises augmentent deux fois plus vite que l’économie chinoise dans son ensemble. Si l’URSS tentait de créer un "camp" distinct pour son influence économique, la Chine l'emporterait dans la concurrence ouverte. Les alliés de longe date des Etats-Unis perdent leurs positions de premières économies mondiales, et les nouveaux leaders, l’Inde, le Brésil, la Turquie et la Russie, ne sont pas vraiment des alliés de la Chine, mais ne sont pas non plus de vieux alliés américains. Parmi les dix premières compagnies selon le magazine Fortune, il y a seulement deux sociétés américaines contre trois chinoises. Et ainsi de suite.
Personne ne veut finir dans la poubelle de l’histoire en déclarant que les Etats-Unis n’ont plus d’importance. Mais cette importance n’est plus ce qu’elle était auparavant.
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