La révolte arabe et ses répercussions

S'abonner
Dans les événements qui secouent le Proche-Orient, chacun souhaite voir la confirmation de son propre idéal politique.

Dans les événements qui secouent le Proche-Orient, chacun souhaite voir la confirmation de son propre idéal politique. Le président iranien Ahmadinejad affirme que c’est le prolongement de la révolution islamique, bien qu’en Egypte, en Libye ou en Tunisie les islamistes n’aient pas été les instigateurs des émeutes populaires. Au contraire, des manifestations antigouvernementales sans précédent ont eu lieu en Iran.

L’Occident et les libéraux russes tentent de discerner dans ces événements l’aspiration du peuple à la démocratisation. Ils font même le rapprochement avec l’effondrement des régimes prosoviétiques en Europe de l’Est. Cette comparaison est, disons, incorrecte. A la fin des années 1980, dans les pays du Pacte de Varsovie le socialisme reposait sur la force militaire soviétique. Avec l’effondrement de l’URSS les régimes fantoches se sont effondrés comme des châteaux de cartes. Il n’y a rien de similaire au Proche-Orient. Et surtout, les peuples d’Europe de l’Est aspiraient depuis longtemps à la démocratie, en sont devenus "dignes", ont beaucoup souffert et l’ont enfin obtenue.

Or, le modèle américano-européen de la démocratie est étranger au monde arabe. Et à l’Iran également. On dit que lorsqu’on a demandé au dernier chah d'Iran, pourquoi il n’instaurait pas le modèle suédois dans son pays si ce dernier lui plaisait personnellement, il a répondu: "Parce que mes sujets ne sont pas des Suédois." Etait-ce une anecdote ou la vérité, mais les peuples arabes (tout comme les Iraniens) ne sont toujours pas "suédois." Et il est impossible de passer subitement d’un régime semi-féodal ou clano-communautaire, comme dans certaines tribus libyennes, à la démocratie. Sans vouloir décevoir les libéraux, dans le cas présent ils prennent leurs rêves pour des réalités.

Ceux qui ont tenté de voir dans ces événements une conspiration ourdie par les services spéciaux se sont également trompés: il est illogique de vouloir se débarrasser de deux personnalités aussi différentes, telles que Moubarak et Kadhafi.

Apparemment, le fait est que les pays arabes, premièrement, n’ont toujours pas réussi à trouver leur place dans l’économie mondiale qui change rapidement. Ces pays déclaraient de temps en temps vouloir mettre fin à la dépendance pétrolière et procéder à la modernisation, mais l’inertie, la bureaucratie, la corruption et la lutte entre les clans n’ont pas permis de le faire. Grâce au pétrole, il aurait été possible de régler en partie le problème de la pauvreté, mais c'était exclu pour les mêmes raisons. Des scientifiques et des ingénieurs talentueux naissent dans les pays arabes, mais ils émigrent car ils n'ont pas la possibilité de se réaliser dans leur pays. Au final, aucune classe moyenne n'apparaît. Certains intellectuels arabes reviennent dans leurs pays en rêvant d’utiliser d’une certaine manière les idées assimilées à l’étranger, mais les traditions et les mentalités de leurs pays sont différentes, leurs compatriotes ne sons pas "suédois."

Cela fait penser à la Russie, n’est-ce pas?

Et voici une autre ressemblance. La Russie éprouve un sentiment d’humiliation nationale en raison de la perte de son statut de superpuissance, égale aux Etats-Unis. Le monde arabe a également son propre complexe: la défaite dans la longue lutte contre Israël. Ils n’ont pas réussi à le "rejeter à la mer."

En tentant de régler tous ces problèmes, le monde arabe a essayé plusieurs idéologies. Pour commencer, l’idéologie d’un panarabisme révolutionnaire laïc. Ce fut un échec. Le coup de grâce à été donné à cette idéologie par la scission, lorsque certains pays arabes ont soutenu l’Occident dans la guerre contre l’Irak, et d’autres ont pris le parti de Bagdad. C’est après le renversement de Saddam Hussein, en été 2003, que Kadhafi a déclaré: "Les arabes ont connu une défaite dans la lutte nationale. L’époque du nationalisme arabe est terminée."

L’engouement pour l’islamisme, c’est-à-dire la conviction que le retour à la morale religieuse de l’islam moyenâgeux aidera à régler tous les problèmes, s’est enlisée également. Car les arabes ont devant les yeux l’exemple de l’Iran et de l’Afghanistan. Khomeiny avait promis de construire une "nouvelle économie islamique" et de libérer le pays de la dépendance pétrolière, mais il a échoué. Les talibans ont en fait plongé leur pays dans le chaos. Le Hezbollah au Liban s’est lancé dans une nouvelle guerre civile. Le Hamas, à peine arrivé au pouvoir à Gaza, a mené son peuple à une catastrophe humanitaire.

Que nous reste-t-il? Il nous reste ce qu’en Russie on appelle le paternalisme étatique. C’est une vision traditionnelle conservatrice. Et là où il fonctionne (l’Arabie saoudite en est le meilleur exemple) la situation est relativement calme pour l’instant, bien que le problème du retard économique demeure. Le conservatisme et le paternalisme jusqu’à récemment assuraient également un certain calme en Afrique du Nord, mais dès que le pouvoir est devenu incapable de donner à chacun son pain quotidien, il a perdu toute légitimité.

L’agression, la colère et la haine accumulées non seulement contre les autorités mais également des uns envers les autres ont afflué à la surface. Les opposants et les partisans de Moubarak frappaient violemment les voisins d'hier, des gens dans la même situation de pauvreté. Et en Libye on observe la même chose, mais seulement ici la violence de la foule a été confrontée à la brutalité de Kadhafi.

La vague "révolutionnaire" actuelle, ce n’est pas l’aspiration à la démocratie, ce n’est pas l’islamisme ou même la nostalgie d’une poigne de fer. C’est la révolte de personnes incapables de se sortir de la pauvreté, qui ont un sentiment d’humiliation nationale et sont déçus de tous les "-ismes", y compris dans la religion. Ils ignorent comment continuer à vivre, et ils ne pourront pas survivre si le reste du monde ne les nourrit pas.

Par conséquent, il n’y a aucune raison de se réjouir. A l’exception du fait que la Russie a encore un peu de répit pour éviter le même sort.



Ce texte n’engage pas la responsabilité de RIA Novosti

Fil d’actu
0
Pour participer aux discussions, identifiez-vous ou créez-vous un compte
loader
Chat
Заголовок открываемого материала