Lors de la conférence intitulée « Sanctions européennes et américaines, contre-mesures russes : contexte politique et implications économiques » les orateurs ont analysé les effets produits par les sanctions adoptées par l’Occident contre la Russie suite à la position prise par cette dernière dans la crise militaro-politique en Ukraine. Leurs réponses aux questions posées par les participants de la conférence ont permis de connaître leur opinion quant aux répercussions de cette crise sur les relations politiques entre la Russie, d’une part, la France et l’Union européenne, de l’autre.
S.P. Parmi tous les acteurs de la « guerre de sanctions » c’est l’Ukraine qui est la partie la plus perdante alors que ce sont les autorités en place à Kiev qui l’ont déclenchée, estime Arnaud Dubien, directeur de l’Observatoire franco-russe. Il suffit de donner deux chiffres : depuis le début de la crise le PIB par habitant a chuté de 3 900 dollars, ce qui est déjà plus que modeste pour un pays aussi potentiellement riche qu’est l’Ukraine, jusqu’à 2 500 dollars. Il s’agit d’une véritable catastrophe économique.
S.P. Ce sont les élites politiques qui sont responsables de la crise économique en Ukraine, est convaincu Fedor Loukianov, rédacteur en chef de la revue « Russie en politique globale » et consultant scientifique à l’Observatoire franco-russe.
« En ce qui concerne l’Ukraine je partage à cent pour cent l’avis d’Arnaud. On semble être entré dans une étape décisive, celle qui déterminera d’ici quelques semaines le sort ultérieur de ce conflit, fait remarquer Fedor Loukianov. Malheureusement pour Kiev sa situation est en train de se détériorer et ce, non seulement à cause de la situation militaire. Il y a aussi la situation politique à Kiev qu’on voit se détériorer. Il me semble que (le président) Porochenko soit en zugzwang parce que quoi qu’il fasse, cela provoquera une flambée de mécontentement. Il se retrouve confronté non seulement aux forces prorusses mais aussi aux forces très antirusses, c’est-à-dire aux partisans de mesures musclées. Quant aux fruits de la guerre qu’il n’a pas voulue, semble-il, mais à un moment donné a décidé quand-même d’essayer de clore ce chapitre par un moyen militaire, le plus probable est ce que ces fruits seront extrêmement désavantageux pour lui. Tandis que ses adversaires obtiendront un grand avantage et pourront dire que cet homme à qui ils avaient accordé un crédit de confiance, n’a fait strictement rien de positif. Par conséquent, Kiev devrait faire face à un risque réel de se retrouver avec un autre Maïdan sur les bras et par la suite à un danger pour l’existence même de l’Etat ukrainien ».
S.P. Emmanuel Quidet, président de la CCIFR, était le premier à répondre aux questions des participants de la conférence qui voulaient savoir quelle était la position de la classe politique française sur le dossier des sanctions antirusses et quel impact celles-ci auraient sur les relations entre la Russie et la France, entre la Russie et l’Union européenne.
S.P. Et voici l’opinion de Fréderic Mondolini, chargé d’affaires à l’Ambassade de France à Moscou :
Fedor Loukianov s’est montré quant à lui plus intransigeant en répondant à ces mêmes questions. Selon lui, cela n’a pas de sens de parler aujourd’hui des effets des sanctions, parce que les Etats-Unis vont en adopter d’autres, même si la situation se stabilise en Ukraine. L’objectif des Américains est d’affaiblir la Russie. L’Ukraine n’en sert que de moyen et de prétexte.
« Quant à l’Europe, on est probablement entré dans une nouvelle période de nos relations, poursuit Fedor Loukianov. C’est-à-dire que le modèle qui a existé pendant vingt dernières années et qui voulait que la Russie et l’Union européenne se rapprochent voire s’intègrent, ce modèle n’est plus d’actualité. Cela ne veut pas dire qu’on va rompre nos relations, qu’on va mettre fin à nos rapports. Bien sûr que non. Mais ce seront des relations d’une autre sorte parce que les contacts politiques ne seront pas chaleureux pendant encore longtemps et qu’on échangera sans cesse des reproches. Les hommes politiques essayeront de ne pas faire recours sans nécessité apparente aux moyens économiques, c’est-à-dire tacheront de préserver les relations économiques actuelles. Mais les démarches politiques seront, elles, beaucoup plus violentes. En tout cas on ne peut plus espérer que la Russie et l’Union européenne soient sur la même longueur d’onde. Cela peut paraître étrange mais l’Ukraine restera un élément commun pour les deux parties. Pour l’Ukraine il sera question de sa survie politique et économique. C’est l’Union européenne qui devra tirer l’Ukraine de la crise économique que celle-ci a elle-même déclenchée, parce que les Etats-Unis ne vont certainement pas le faire. Enfin, puisque l’Union européenne a pas mal de difficultés en ce moment, Bruxelles va le plus probablement marchander avec la Russie sur la façon de tirer l’Ukraine de la crise. Comme il a déjà été dit, vers septembre ou octobre il pourrait y avoir une vraie rupture entre la Russie et l’Union européenne. C’est le prix que Bruxelles devra payer pour avoir suivi dans le sillage des Etats-Unis. J’espère pourtant, conclut Fedor Loukianov, que le bon sens l’emportera et qu’on se tournera de nouveau l’un vers l’autre ».