Ukraine et sanctions contre la Russie: quel impact sécuritaire et économique en Afrique?

"Ce qui se passe en Ukraine va certainement avoir des répercussions directes sur la situation en Afrique, notamment au Maghreb et au Sahel", aussi bien sur le plan sécuritaire qu’économique, affirme à Sputnik le Dr Pierre Azar, expert dans les questions géopolitiques et économiques. Il analyse ainsi la crise en Ukraine, indiquant ses implications.
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Dans le contexte de l’opération spéciale russe en Ukraine, comment pourrait évoluer la situation dans les pays africains ayant conclu des accords de coopération militaire avec la Russie? Au Mali tout comme en République centrafricaine, quel scénario prévoir dans le contexte de la fin des opérations Barkhane et de la Task Force Takuba?
Alors que les projecteurs de toute la presse mondiale sont braqués sur la situation en Ukraine, les mouvements terroristes pourraient-ils profiter de l’occasion pour revenir en force dans la région? Enfin, comment pourrait évoluer la présence de l’AFRICOM au Sahel et en Afrique de l’Ouest?
Pour répondre à ces questions, Sputnik a sollicité le docteur Pierre Azar, expert international dans les questions géopolitiques et économiques. Pour lui, "ce qui se passe en Ukraine va certainement avoir des répercussions directes sur la situation en Afrique, notamment au Maghreb et au Sahel. Une accalmie des actes terroristes est tout à fait plausible", ce qui offrirait à ces pays une occasion pour s’organiser et renforcer leurs capacités de défense et de lutte antiterroriste. Néanmoins, selon lui, "il faut d’abord saisir ce qui se passe en Ukraine pour pouvoir déterminer de quelle façon et par quel mécanisme l’Afrique sera impactée".

Comprendre la crise géopolitique ukrainienne

Depuis la chute de l’Union des Républiques socialistes soviétiques (URSS) en 1991, le processus historique qui a fini par générer la crise ukrainienne tient au fait que "les élites actuelles aux États-Unis, à l’Union européenne et à l’Otan ne comprennent absolument pas comment réfléchissent les stratèges russes, dont le Président Vladimir Poutine. Ils ne comprennent pas du tout comment les autorités russes évaluent les dangers aussi bien en termes de sécurité nationale que géopolitiques dans le voisinage direct du pays et leurs implications sur la situation interne du pays dans toutes ses dimensions (politiques, économiques, démographiques…)", affirme le docteur Azar.
Et de rappeler qu’en "géopolitique, qui est l’art de gérer la lutte entre des puissances régionales ou mondiales ayant des intérêts divergents, lorsque des conflits de haute intensité surgissent entre les différentes parties, il y a, impérativement et inéluctablement, un équilibre qui s’établit entre toutes les forces en compétition. Cet équilibre est en fait considéré comme le centre de gravité de tout le système des relations internationales. À ce titre, vu la sensibilité de la période actuelle, nous assistons à une redéfinition de tous les concepts régissant les relations internationales".
Dans le même sens, il estime que "ce qui se passe en Ukraine est un affrontement entre deux philosophies et deux visions diamétralement opposées des relations internationales. La première est issue du traité de Westphalie en 1648 qui a donné naissance au concept de l’État-nation, de la diversité et du vivre ensemble. La seconde est celle du traité de Vienne de 1815, qui a consacré la domination maritime anglo-saxonne sur le reste du monde. Il est tout à fait clair que la politique extérieure des États-Unis et du Royaume-Uni, notamment depuis le démembrement de l’URSS en 1991, a pour paradigme la philosophie du traité de Vienne tout en donnant l’illusion de défendre et de faire avancer celle de Westphalie". À ce titre, le livre publié en 2016 par Henry Kissinger, le conseiller en politique extérieure pratiquement de tous les Présidents des États-Unis depuis les années 1970, intitulé L'ordre du monde "est tout à fait édifiant".

"Une histoire politique et culturelle commune de plusieurs siècles"

Dans le sillage de l’effondrement du système communiste et "du démembrement de l’Union soviétique par le Kremlin, contrairement à ce qui a été massivement diffusé imputant cela aux États-Unis [en raison de la guerre d’Afghanistan et de la guerre des étoiles, ndlr]", il souligne que "Moscou a remplacé l’URSS par la Communauté des États indépendants (CEI). Cependant, il faut bien avoir à l’esprit que la sécurité de l’URSS vis-à-vis des Occidentaux, d’un point de vue géopolitique, était basée sur deux cordons sécuritaires stratégiques: les anciennes Républiques soviétiques, dont l’Ukraine, et les pays de l’Europe de l’Est. À ce propos, comme l’a souligné le Président Poutine à plusieurs reprises, Kiev a été joint à l’Empire russe en 1654, soit six ans après le traité de Westphalie, scellant ainsi une histoire politique et culturelle commune entre les deux peuples de plusieurs siècles. Dans cette longue période historique, plusieurs parties de l’Ukraine ont été en réalité offertes par Moscou à Kiev [à l’instar de la Crimée, cédée en 1954 par Nikita Khrouchtchev, ndlr]".
Et d’affirmer que "c’est à ce niveau que l’ignorance pathétique et chronique des Occidentaux et de l’Otan à l’égard de ce qui se passe actuellement en Ukraine apparaît dans toute son ampleur, accusant la Russie d’envahir un +nouveau+ pays souverain avec lequel elle +n’avait strictement rien à voir+. Ceci sur fond d’une fissure religieuse entre les deux églises orthodoxes russe et ukrainienne".

Quid de l’opération spéciale russe en Ukraine?

"Ainsi, l’opération spéciale décidée par les autorités russes en Ukraine, un pays hautement stratégique et tampon entre la Russie et l’Union européenne, s’est en réalité achevée sur la plan géopolitique à l’instant où le premier char de l’armée russe a traversé la frontière", juge-t-il. En effet, il estime que "le fait est que, en tant que puissance militaire nucléaire, la Russie a envoyé un message ferme aussi bien aux États-Unis, à l’Union européenne et à l’Otan qu’au gouvernement ukrainien, que ce territoire fait partie de son espace vital de sa sphère d’influence".
Contrairement à ce qui a été diffusé massivement par les médias contrôlés par les pays de l’Otan, il explique que "l’opération spéciale russe en Ukraine a deux objectifs stratégiques. Le premier est de contrôler complètement la mer Noire en s’installant dans toute la Crimée et en prenant le contrôle des régions et des villes d’Odessa, de Marioupol et de Melitopol. L’établissement de cet axe stratégique Marioupol-Melitopol-Odessa et la prise de contrôle de l’île des Serpents constitue en tant que tel un bouleversement géopolitique et géostratégique majeur de ce début du XXIe siècle. En effet, en faisant passer la mer d’Azov et toutes les côtes sur le versant nord de l’axe Adler-région de Kiliiskyi, c’est toute la mer Noire qui passe sous le contrôle de l’armée et de la Marine russes. Ainsi, la Russie, puissance militaire terrestre, devient également pour la première fois une puissance maritime [face à la domination anglo-américaine, ndlr]. Inutile de rappeler que ce sont les incursions des navires de guerre et des sous-marins américains et de l’Otan, dont la France et le Royaume-Uni, dans la mer Noire qui a généré à maintes reprises de graves incidents avec la Marine russe".
Le deuxième objectif, enchaîne-t-il, "est d’assiéger de l’extérieur les villes ukrainiennes, sans pénétration à l’intérieur, afin d’éviter le déclenchement de combats urbains. Il faut vraiment faire preuve de naïveté pour penser que le haut commandement de l’armée russe n’a pas anticipé ce risque. À ce titre, il faut bien rappeler que l’assaut a été donné d’abord par les forces armées du Donbass, alors que l’armée russe a juste couvert ces dernières, notamment sur le plan aérien et logistique".

Une chance pour l’Afrique, dont le Maghreb et le Sahel?

Tout en soulignant que la probabilité d’une guerre nucléaire totale entre la Russie, les Occidentaux et l’Otan "est nulle", l’expert indique que les sanctions ne peuvent pas atteindre économiquement la Russie et ce pour deux raisons. La première est que certainement les autorités russes se sont préparées à y faire face. La seconde qui concerne l’exclusion des banques russes du système SWIFT ne peut pas être mise en application, car ce ne sont pas les États occidentaux ou leurs banques centrales qui le contrôlent. Le système SWIFT est sous le contrôle des grandes banques mondiales basées à Wall Street et à la City de Londres, qui sont les seules à pouvoir prendre ce genre de décision".
Ainsi, si les Européens baissent les échanges avec la Russie, "en plus de Chine et des autres pays d’Asie, l’Afrique peut effectivement devenir un débouché important pour les entreprises et les banques russes, ce qui va donner des espaces nouveaux aux pays africains pour diversifier leurs partenaires", indique le docteur Azar.
Enfin, sur le plan sécuritaire et de la défense, "la Russie aura un énorme rôle à jouer en Afrique, notamment au Mali, en République centrafricaine et au Maghreb via l’Algérie, en renforçant son statut de puissance mondiale par une coopération technico-militaire plus offensive. La Russie a également augmenté significativement ses ventes d’armes pour l’Égypte, en plus de sa présence au Soudan et au Mozambique".
"Dans le contexte où le Président ukrainien a appelé tous les volontaires de tous les pays à venir soutenir les Ukrainiens, il est tout à fait envisageable que les combattants qui sont arrivés en Libye et au Sahel en provenance de Syrie et d’Irak, via la Turquie, rebroussent chemin pour aller en Ukraine. Dans ce cas de figure, malgré la diminution des effectifs de Barkhane et de Takuba, les régions du Maghreb et du Sahel connaîtront une baisse significatives des activités des groupes djihadistes, ce qui permettra à tous ses pays de réorganiser leur défense et leurs moyens de lutte antiterroriste et d’établir une coopération régionale à même de venir à bout de ce fléau", conclut-il.
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