Présidentielle française 2022

Une prime pour les naissances à la campagne: Éric Zemmour dans les pas de Vladimir Poutine?

Pour revitaliser la ruralité, Éric Zemmour veut y encourager les naissances en attribuant une prime de 10.000 euros par nouveau-né. Une mesure analogue à celle qui a été adoptée en Russie. Mais serait-elle efficace en France?
Sputnik
Une incitation financière pour régler une partie des maux du monde rural? En déplacement à Chaumont-sur-Tharonne (Loir-et-Cher), Éric Zemmour a annoncé vouloir mettre en place une "bourse de naissance de 10.000 euros" pour "chaque nouvel enfant né dans une famille de la France rurale".
Selon l’ex-éditorialiste, cette mesure permettra de "prendre en charge les frais de nounou, les frais de transport, l’aménagement du logement ou des activités extrascolaires". L’intérêt? Revitaliser les campagnes et la France dite périphérique.

"Pour que renaisse le monde rural, il faut d’abord que les naissances soient de retour. Avec ma mesure en faveur de la natalité, il y aura davantage d’enfants dans vos communes, alors nous ne fermerons plus de classe! Nos campagnes reprendront vie!" a promis Éric Zemmour durant son meeting.

Dans le milieu rural profond, l’indicateur conjoncturel de fécondité s’établissait sur la période 2016-2018 à moins de 1,74 enfant par femme, contre 1,89 en moyenne en France (1,83 en 2021).
Capture écran - Insee : "Indicateur conjoncturel de fécondité par arrondissement sur la période 2016-2018"
Joint par Sputnik, Laurent Toulemon, directeur de recherche à l’Institut national d'études démographiques (INED), estime cependant que, en matière de taux de fécondité, il y a "relativement peu de différence" entre les territoires ruraux et le reste de la France. En cause notamment, la mobilité des Français et la question de l’accès au logement. "Certains citadins, qui ont justement des enfants et qui veulent agrandir leur famille, s’installent dans les territoires ruraux par exemple", observe le chercheur.

Une fécondité plus basse à la campagne en France?

La mesure concernerait les 33% de ruraux de la population française. Mais les chiffres sur la ruralité profonde circonscrivent mieux le problème: seuls 14% des 25 à 40 ans, âges auxquels survient la majorité des grossesses, vivent dans une commune rurale très peu dense. Ce sont aussi 36% des 40-65 ans et 26% des 65 ans et plus qui habitent dans ces zones géographiques.
Capture d'écran - Insee : "La France et ses territoires, éditions 2021
Cette proposition de "bourse de naissance" a en tout cas été jugée "folklorique et démagogique" par Jordan Bardella. Ainsi, le président du Rassemblement national estime qu’Éric Zemmour a une "volonté d'opposer une partie du territoire à une autre". La candidate LR à la présidentielle, Valérie Pécresse, a quant à elle proposé de verser 900 euros dès la naissance du premier enfant, mais à tous les parents.

Une mesure peu efficace?

Dans le monde, certains pays qui accusent un sévère déficit de la natalité, à l’image de la Chine (1,3 enfant par femme), de Singapour (1,14 en 2018) ou encore de la Russie (1,50) proposent également ce type de mécanisme visant à stimuler le taux de fécondité.
Dans le cas de la Russie, le gouvernement a mis en place dès 2006, et au niveau fédéral, le matkapital (capital maternel), une prime versée initialement à l’arrivée du deuxième enfant. "Cette somme donnée à la mère doit être utilisée pour des dépenses fondamentales liées à l’enfant, comme le logement ou l’éducation", nous précise Alexandre Latsa, chef d’entreprise français installé en Russie. Le dispositif aurait entraîné entre 2,5 et 3 millions de naissances entre 2007 et 2020.

Un "capital maternel" en Russie

Il faut dire que les montants sont particulièrement incitatifs, détaille Alexandre Latsa: car dorénavant, la mère bénéficie de 624.000 roubles (7.200 euros) dès le premier enfant, et 693.000 roubles (8.000 euros) pour le deuxième, si la famille n’a pas reçu de matkapital pour l’aîné. En revanche, 168.000 roubles (1.940 euros) sont tout de même donnés pour l’arrivée du deuxième enfant, si le capital maternel a déjà été versé une première fois. À cela s’ajoute une mesure destinées aux zones les plus sinistrées démographiquement.

"Il y a une mesure régionale spécifique qui a été prise: un “matkapital” d’un million de roubles (11.600 euros) pour le troisième enfant", indique le directeur du cabinet de conseil Atsal, basé à Moscou.

Des sommes quasi similaires à la "bourse de naissance" proposée par Éric Zemmour. Sauf qu’Alexandre Latsa indique qu’il est nécessaire de "raisonner en termes de ratio": "Il faut imaginer que le matkapital représente plus de vingt fois le salaire médian russe mensuel qui est de 32.400 roubles (environ 360 euros)". "Dans les petites villes, à la campagne, où vivent la majorité de la population, ce sont des sommes considérables, c’est rapidement 30 voire 40% du prix d’un appartement", poursuit-il.

"Pour les gens qui vivent à Moscou ou à Saint-Pétersbourg avec un niveau de vie quasiment égal à l’Europe du Sud, recevoir presque 7.000 euros, c’est toujours bien, mais cela ne change pas leur destin. En revanche, pour quelqu’un qui a des revenus mensuels de 400 à 500 euros, c’est tout de suite beaucoup plus impactant", résume Alexandre Latsa.

Une telle manne financière est quasi synonyme d’accès à la propriété pour les ménages russes les plus pauvres. Dans le contexte français, il n’est en revanche pas certain qu’une prime d’un montant de 10.000 euros suffise à déclencher des envies d’enfants. Laurent Toulemon juge que, "à supposer que l’on veuille faire remonter la fécondité", "donner une somme d’argent à l’occasion des naissances est une mesure très peu efficace".

"Cela n’incite pas à avoir des enfants. On le voit lorsque l’on fait des comparaisons internationales", détaille-t-il.

Ainsi, Laurent Toulemon note que les éléments qui ont une incidence sur les projets de parentalité sont surtout "les modalités de conciliation entre vie privée et vie professionnelle pour les deux parents". En clair, avoir la garantie de bénéficier d’un mode de garde tel que les crèches, ou encore avoir la possibilité d’inscrire les enfants dès le plus jeune âge à l’école. Pour garantir une fécondité plus élevée, il faut permettre aux parents de travailler.
Le chercheur indique également que les politiques menées en matière de logement (aides sociales, habitat social) et d’éducation (qualité et coût de l’école) "sont des éléments très importants pour modifier les intentions des parents et des parents potentiels". Sans parler de la disparition progressive des services publics dans les territoires ruraux, ou encore l’éloignement des bassins d’emploi qui influent sur l’attractivité des campagnes françaises.
Pour l’heure, le candidat Zemmour propose, entre autres, la réorientation des fonds alloués à la politique de la ville vers les zones rurales.
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